—Pauvre Bernard!

Car il se disait que Jeanne était jeune, qu’il y avait en elle une fraîcheur d’impressions, une volonté de bonheur qui triompheraient d’une première déception.

L’avait-elle aimé, lui, Nohel?

Non, mais, vaguement, elle avait senti qu’il l’aimait et son cœur vierge en avait battu un peu plus vite. La révélation d’une passion jusque-là inconnue l’avait un instant troublée; pendant cet instant, elle avait aimé l’amour... Ce n’était pas Bernard qu’elle avait aimé.

Et elle aimerait son mari, franchement, sincèrement, parce qu’une femme «doit» aimer son mari, et aussi, parce qu’il y avait en elle un grand besoin d’aimer, qui chercherait fatalement sa satisfaction.

Maintenant, Nohel raisonnait froidement et logiquement, comme s’il se fût agi de la destinée fictive d’un personnage de roman.

Mais soudain,—ce fut une sensation étrange, poignante,—il se rappela que cet homme à qui on allait arracher sa dernière chance de bonheur, un faible petit cœur de femme sur lequel il avait concentré toutes ses espérances, que cet homme qui souffrait tant: c’était lui! Et il entrevit qu’il serait au-dessus de sa force de supporter que Janik, sa Janik, appartînt à un autre! L’idée seule de cette monstruosité le brûla comme un fer rouge, il crut qu’il allait devenir fou... Alors une lumière se fit dans son esprit, le sourire d’autrefois, le sourire de Jacques Chépart, tordit sa lèvre, quelque chose de sombre brilla dans son regard empreint, tout à coup, d’une sérénité terrible et il se dit:

—Je peux mourir!

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