Et pourtant, elles lui avaient paru interminables, ces journées qu’il avait passées dans une quasi solitude, fuyant Janik, n’osant pas lui parler, car il n’aurait su lui dire que deux choses: «Je vous aime!... Je hais Pierre Le Jariel!»
Ce Pierre Le Jariel, il faudrait le voir, lui tendre la main; ce serait un affreux supplice!
Bernard avait repris une sorte de fièvre; il était à la fois très nerveux, et très las; soudain la peur le saisit de tomber malade, de ne plus pouvoir fuir cette maison hospitalière, dont l’air l’étouffait maintenant, et il choisit le prétexte d’une lettre qu’il venait de recevoir pour déclarer que sa présence était réclamée à Paris comme tout à fait urgente, sous peine de complications graves dans ses affaires. En annonçant ce prochain départ, il avait pâli et cette lividité soudaine accusait encore la maigreur de son visage.
Mademoiselle Armelle se révolta.
—A Paris, pour y tomber malade et y être soigné par des mercenaires! Belle idée que la vôtre, mon neveu! s’écria-t-elle... Regardez donc un peu la figure que vous avez... Et, nerveux comme vous l’êtes, vous voulez vous mettre en route ce soir! Je m’y oppose absolument. Votre affaire peut attendre jusqu’à... après-demain, voyons?... Vous n’allez pas me refuser ça?
Bernard esquissa un geste d’impuissance, mais mademoiselle de Kérigan continua son plaidoyer.
—Et le docteur que vous ne reverriez pas! Je viens justement de lire une lettre de lui... il arrive demain à quatre heures et nous convie tous à dîner... vous très particulièrement... Vous ne voudriez pas blesser, en vous sauvant ainsi sans tambour ni trompette, un homme qui vous a témoigné autant de sympathie?
Nohel réfléchit un instant, l’air accablé, puis il remercia la vieille fille de ses cordiales instances.
—Vous avez raison, dit-il, je serais un ingrat de quitter Plourné sans avoir serré la main du docteur... et pour rien au monde, je ne voudrais vous peiner, tante Armelle, vous qui vous êtes montrée si parfaite pour moi... Je ne partirai que demain soir; il y a un train à sept heures... Ainsi je reverrai monsieur Le Jariel et il m’excusera de manquer—à mon grand regret—son dîner.
Le jeune homme s’exprimait d’une voix très amicale, mais avec tant de décision que mademoiselle Armelle ne tenta point d’obtenir une concession plus importante. Pendant tout l’entretien, Janik, qui lisait, n’avait pas levé les yeux.