—Croyez-vous donc que ce soit jamais parce qu’on en a le droit qu’on aime? fit mélancoliquement M. Le Jariel. Et d’ailleurs, aurais-je bien atteint mon but, en vous avertissant du péril? En vous disant, ou à peu près: «N’aimez pas Janik, elle n’est plus libre!» n’aurais-je pas, au contraire, paré ma petite amie du charme dangereux des fruits défendus?... Tandis qu’il y avait des chances, après tout, pour qu’un Parisien comme vous ne remarquât pas les grâces simples d’une petite provinciale... Puis ces fiançailles n’étaient pas officielles... était-ce bien à moi de vous les annoncer?... Si je l’avais fait...

—Je serais parti, docteur, le lendemain.

—Vous n’auriez pas été en état de partir, mon cher monsieur, et le médecin eût été forcé de vous défendre ce que l’ami vous eût conseillé... D’ailleurs le mariage de mon neveu n’est pas mon œuvre et, en général, j’en parle peu. Autrefois—il y a bien longtemps—votre cousine de Kérigan et mon pauvre frère se sont aimés... Oh! un roman très court... Quelques marguerites effeuillées à deux, un jour de soleil qu’on avait le printemps autour de soi et dans le cœur... Et ce fut tout. Mon frère était pauvre, on lui refusa Armelle et ils se dirent adieu... Mais chaque année qui passe, parfume de tels souvenirs. Devenus vieux, les amoureux de jadis ont voulu revivre leur idylle et lui donner un dénouement... En quelques mots, voilà l’histoire.

—Mademoiselle de Thiaz n’aimait pas son fiancé? dit Bernard d’un ton qui faisait une phrase interrogative de cette affirmation.

—Elle l’aimait comme aiment les petites filles... de cet amour vague et idéal, qui suit la dernière poupée qu’on casse et le premier roman qu’on lit... Mais Janik n’est pas seulement une nature exquise, c’est une âme droite... Elle estime son fiancé et, quand elle n’aimerait son mari que d’une de ces bonnes affections que cimentent l’habitude, les joies et les soucis partagés... je n’y verrais pas grand mal... C’est votre chagrin à vous, dont je me sens presque un peu responsable, qui me désole surtout aujourd’hui.

Bernard n’avait entendu qu’en partie cette phrase; il semblait plongé dans une méditation profonde... Quand le docteur se tut, il dit, se parlant à lui-même, plus peut-être encore qu’à M. Le Jariel:

—Oui, c’est une nature exquise! Comment ne l’aurais-je pas aimée? Comment aurais-je pu échapper au charme qui émane de sa personne, de son esprit, de son cœur? elle ne m’a pas seulement conquis, elle m’a transformé, elle m’a rendu à moi-même... Ah! je sais bien! Je ne suis pas digne d’elle! Rien dans mon caractère, rien dans ma vie passée ne m’autorise à dire à cette heure que je l’ai méritée... Au contraire, tout me condamne. Que suis-je, moi? un sceptique, un blasé! un homme qui a fait beaucoup de mal, peut-être... et, à coup sûr, fort peu de bien... J’ai gaspillé ma jeunesse, j’ai sottement employé ma fortune et mon temps, j’ai travaillé comme j’ai vécu, en dilettante, sans me soucier de rien, ni de personne... Et si je m’étais tué, il y a quelques semaines, rien ni personne n’en aurait pâti... Oui, en vérité, qu’ai-je fait pour aller m’agenouiller devant cette pureté, pour oser dire à cette enfant, dont le front n’a jamais rougi: «Donne-moi le premier battement de ton cœur, et le premier baiser de ta bouche... confie-moi ton présent, ton avenir, toi dont le passé n’a appartenu qu’à Dieu!...» Et pourtant ces mots, je les prononcerais, aujourd’hui! Et si elle les écoutait, si, aveuglément, sans raisonner, elle me disait: «Prenez ma vie!...» Je répondrais sans remords et sans crainte: «Oui, je la prends!...» N’est-ce pas que c’est bien étrange, et qu’il faudrait, pour agir ainsi, que je fusse bien sûr de la rendre heureuse, cette enfant qui s’abandonnerait ainsi à un malheureux tel que moi!

Le docteur eut un regard ému.

—Mon pauvre enfant, dit-il, je vous ai laissé parler... L’expansion soulage quelquefois... cependant le plus souvent elle amollit... Je crois en votre sincérité, je vous plains profondément—vous devez le sentir—et c’est bien votre ami le docteur, ce n’est pas l’oncle de Pierre qui vous a écouté... Mais à quoi bon maintenant retourner en arrière et dépenser votre énergie en regrets, devant un mal sans remède? Pleurer, c’est doux, oui, je le sais... Pourtant vous avez mieux à faire, Jacques Chépart.

Ce nom amena un sourire amer sur les lèvres du romancier.