—Vous aussi, docteur, vous connaissez Jacques Chépart?

—Je le connais sous son véritable nom depuis quelques jours, un journal a commis l’indiscrétion... mais j’admire son talent, depuis longtemps... C’est un découragé, pourtant il possède—ou je me trompe fort—ce qui manque à bon nombre de nos romanciers actuels: le sens moral! Il essaye quelquefois d’abuser ses lecteurs sur l’importance d’une faute ou la réelle portée du mal, mais il ne s’abuse jamais lui-même et on le sent... c’est l’essentiel... Jacques Chépart a un grand talent, mon cher monsieur... et il ne peut mourir d’un chagrin d’amour, il doit en guérir, entendez-vous!

—Ah! comment?

La voix du docteur se fit à la fois plus douce et plus grave.

—Par le travail, mon enfant. Aujourd’hui, vous traversez une crise, demain vous réfléchirez à ce que je vous ai dit. Retournez à vos livres, à votre lampe des laborieuses veillées, à votre plume qui vous attend auprès d’une page blanche... Quand vous vous retrouverez au milieu de ces amis des heures bonnes ou mauvaises, vous pleurerez peut-être encore, mais moins amèrement... Et, comme l’a dit un poète, ce sont les grandes douleurs qui créent les grandes œuvres... Votre génie s’ennoblira de ce que vous aurez souffert; peu à peu, dans ce mystérieux tête-à-tête avec le meilleur de vous-même, vos regrets s’atténueront... Je ne veux pas vous dire encore que vous oublierez—vous ne me croiriez pas!—Cependant l’oubli est au bout de toute chose... et l’oubli que le travail donne est le seul qui soit digne de vous.

Le docteur se tut. Mademoiselle Armelle entrait suivie de Janik, et, bientôt, ce fut l’heure des adieux. La vieille demoiselle y apporta son habituelle volubilité; elle multiplia ses adjurations à la prudence, ses recommandations de toutes sortes, elle supplia Bernard de lui écrire, puis elle lui sauta au cou et le jeune homme l’embrassa sur les deux joues, bien franchement, comme au temps de Vannes.

Janik attendait, debout à côté de sa tante, le visage décoloré, essayant de sourire, on ne sait pourquoi, d’un pauvre sourire tremblant qui faisait mal.

Aussi blême qu’elle, les nerfs affreusement tendus pour ne pas crier son déchirement, Nohel s’inclina devant elle, puis il prit la main qu’elle avançait timidement.

—Voyons, voyons, pas tant de cérémonies, Bernard, embrassez votre cousine, mon ami, s’écria mademoiselle Armelle avec bonhomie.

L’embrasser! Bernard se sentit défaillir... tandis que sa pâleur devenait effrayante, il se pencha sur le front de Janik et y appuya ses lèvres...