—Adieu... murmura-t-il, adieu...
—Au revoir, corrigea mademoiselle Armelle.
Mais Nohel savait bien qu’il ne reverrait jamais la femme de Pierre.
Il pressa vivement la main de M. Le Jariel et s’élança dans la voiture... Longtemps, il crut sentir la caresse des cheveux blonds.
—Ah! mademoiselle Armelle, pensait le docteur, vous aimez les romans, vous vous êtes creusé la tête autrefois pour en bâtir un de votre façon et, pourtant, vous voilà bien innocente devant celui qui se déroule sous vos yeux, dans votre propre maison... A quoi donc vous sert d’avoir tant lu?
Ce célibataire endurci avait des théories très arrêtées sur le mariage, et il pensait qu’une des conditions du bonheur dans un ménage est la supériorité intellectuelle de l’homme. C’était la grande raison qui l’avait porté à désapprouver les fiançailles que son frère Louis et son amie Armelle avaient nouées avec une joie attendrie, prenant pour une réalité leur intime désir et voyant le présent et l’avenir avec des yeux encore éblouis du passé.
A cette époque, Janik avait déjà l’esprit charmant d’une enfant très bien douée et assez sérieusement instruite; puis, par la réflexion, par la lecture, par un travail mystérieux de son cerveau, ses facultés naturelles s’étaient affinées. Elle avait imité «les abeilles qui pillotent de-çà de-là les fleurs, mais font après le miel qui est tout leur». Peu à peu, en s’assimilant ce qu’elle récoltait et amassait de pensées étrangères, elle s’était créé une intellectualité toute personnelle, très féminine, très intuitive, quelque chose de délicat et de rare comme ces plantes qui ne peuvent vivre que dans une atmosphère spéciale. Pierre, le meilleur cœur de la terre, avait beaucoup de bon sens, c’était tout. Ce garçon franc et rond, positif en diable, concevrait mal le caractère de mademoiselle de Thiaz qu’il froisserait sans cesse, et involontairement, dans ses plus secrètes fibres. Il y a des papillons qu’un toucher un peu maladroit blesse à mort; certaines âmes sont comme ces papillons.
Non, jamais Pierre n’inspirerait à Janik l’affection tendre et forte, faite de confiance, d’abandon, d’admiration aussi, que toute femme vraiment femme garde dans un coin de son cœur pour celui qui sera son maître. Un maître, le pauvre Pierre! Quelle dérision... Et il serait le premier à souffrir!
Le docteur se répétait ces choses, le soir en quittant mademoiselle Armelle et sa nièce, et il pensait à Bernard que la vapeur emportait vers Paris, si faible, si désespéré.
Un détraqué, oui, peut-être, ce Bernard, mais un charmeur... Est-ce que, par hasard, Janik l’aimerait? Elle était bien pâle et bien troublée en lui disant adieu...