Pendant que les uns travailloient pour asseurer la vie de ceux qui resteroient, dans le pays, les sieurs Champlain, & du Pont, firent équiper une barque du port, de 12 ou 14 tonneaux pour envoyer aux costes, chercher des Navires, pour repasser en France une partie de leurs gens, & au cas que l'on ne trouvast aucun vaisseau à la coste, il y avoit ordre aux Chefs de se mettre au hasard de passer la mer, pour aller donner advis à Messieurs de la Société, de l'estat miserable auquel on estoit reduit.
Beaucoup desiroient bien d'aller chercher des Navires à la coste, mais peu se presentoient pour passer en France dans un si petit vaisseau, mal asseuré, & si mal pourveu de toutes choses necessaires qu'il ne se pouvoit moins, car, premierement, il n'y avoit ny pain, ny vin, ny biscuit, fort peu d'eau douce, & encor moins de bois, à cause de la petitesse de la barque, pour de la viande & du poisson, ils n'en avoient de provision que par esperance de celuy qu'ils se promettoient des Sauvages de Gaspé, & des molues qu'ils poureoient pescher à la coste, & fur le grand ban. De Pilotes asseuré il ne s'en trouvoit point, & falloit se passer d'un assez peu expérimenté, qu'estoit s'exposer à un eminent danger de mort, & neantmoins encor si en trouva-il à la fin qui aymerent mieux se mettre dans le hasard de perir dans la mer, que de mourir de faim sur la terre, desquels on fit choix de 12, commandez par le sieur Boulé beau frere du sieur de Champlain, qui volontairement s'exposerent à ce danger, & mirent les voiles au vent aussi mal faites, & les cordages, que le reste de l'equipage, par un temps assez beau.
Il se remarque chose admirable, & qui confirme l'opinion de ceux qui tiennent que la goutte ne s'attache ordinairement qu'à ceux qui travaillent peu, font bonne chere, ou qui ont fait des desbauches avec exces (j'ay neantmoins veu le contraire en plusieurs car les gouttes viennent de diverses causes, & non pas tousjours des desbauches & de l'excez) Le sieur du Pont gravé vieillard aagé de plus de 70 ans, ne se porta jamais mieux que pendant cette misere, car auparavant il avoit presque tousjours les gouttes, ou du moins fort souvent. O mon Dieu nous sommes souvent cause de nos maladies, & aimons mieux souffrir des incommoditez, que de nous mortifier des choses qui nous les peuvent causer comme il arrivoit à ce bon vieillard lequel estant jovial de son naturel, s'emportoit quelquefois au gré de ses amis, de boire un bon coup sans eau & puis crioit à l'ayde contre la douleur de ses gouttes, qui furent bien appaisées par la diette que la necessité du pays luy fit prendre, de ne boire point de vin, & ne manger point de pain, ny sel, ny beure, qui sont les principales nourritures de l'homme, avec la viande, ce qui le rendit tellement foible & debile, qu'il eut faict pitié, sinon qu'il ne sentoit point de douleur comme j'ay dit.
Dans cette necessité commune comme un chacun portoit sa croix, qui plus, qui moins grosse, car au regard de quelqu'uns elle estoit assez legere, ou tout devoit estre consideré, car les forces, ny les graces ne sont pas toutes egales en un mesme sujet, j'appelle un mesme sujet toutes les creatures faites à l'Image d'un Dieu, pour ce que l'amour de ce Dieu, à diverses prises chez elles, & y opère diversement quoy que tousjours sainctement. C'est ce qui faisoit croire à quelqu'uns que nos Religieux n'estoient pas dans les souffrances, puis qu'ils restoiemt contens dans les mesmes incommoditez.
Un Sauvage de nos amis nommé Neogabinat desirant assister nos Religieux, & n'ayant pas dequoy, mena le Pere Joseph à la chasse des loups marins, aux Isles qui sont entre Kebec & l'Isle aux Coudres, où ils en prindrent deux si grands qu'ils furent leur charge entière, & puis s'estans pensé perdre d'un coup de vent qui leur donna en traversant la riviere, ils furent contraints de monter sur un rocher avec leur charge, où ils coucherent fort aurement jusques au lendemain matin qu'ils se rendirent au Convent.
Pour revenir à la barque du sieur Boulé, où estoit pour Lieutenant le Commis Desdames, ayant laissé avec les Sauvages ceux qui y choisirenr leur sejour, s'en allèrent le long des costes, chercher quelques Navires de cognoissance, avant de passer outre pour la France, mais s'estans approchez de Gaspé ils rencontrerent fort favorablement le fieur Esmery de Caën chargé de vivres pour l'habitation, & d'ordre pour repasser de leurs gens, la joye qu'ils eurent l'un l'autre de cette rencontre ne fut pas petite, car si ledit de Caën fut consolé entendans que tout se portoit bien à Kebec, à leur débilité prés, les autres furent encores plus resjouys de leur secours, & d'apprendre que le sieur de Razilly estoit en chemin, avec ordre du Roy de venir combatre l'Anglois, & sauver le pays.
Le sieur Boulé estant asseuré d'un prompt secours, se remit sous voille pour en donner advis à l'habitation aprés que ledit de Caën eut fait charger sa barque de vivres, & de munitions, afin que si l'Anglois arrivoit à Kebec avant ledit de Razilly, il y pu avoir dequoy le deffendre, & resister jusques à l'arivée dudit de Razilly.
Mais comme on estoit sur ces entrefaites, quelque Sauvages leur vindrent donner advis de l'arrivée des Anglois dans le grand fleuve où ils avoient desja traité de quantité de castors, ce qui fit diligenter Boulé, pour se rendre au plustost à l'habitation, & ayant avancé assez favorablement, le lendemain matin ils apperçeureut un grand Navire, avec une barque attachée, sans pouvoir cognoistre d'où il estoit, les uns disoient que e'estoit là ce grand vaisseau qui conduisoit la barque des Reverends Peres Jesuites, donc le sieur Emery de Caën leur avoit parlé, & d'autres au contraire soustenoient que c'estoit un Navire Anglois, & ne se trompoient pas.
Le sieur Boulé dans cette incertitude, dit qu'il vouloit sçavoir que c'estoit, & commanda qu'on approchast, mais un peu trop prés, car les Anglois les voyans approcher & se venir brusler comme papillons à la chandelle, leur firent signe avec le chappeau qu'ils approchassent, & seroient les biens venus, mais sans parlee, pour les attirer dans leurs filets, quelques François voyans ces signes se doutèrent incontinent du stratageme, & qu'ils estoient infailliblement Anglais, mais d'autres plus incredules voulurent tellement advancer que pensans aprés prendre la fuite, l'ennemi leur lascha la barque en queue pour les prendre, mais en vain, à cause du vent qui leur estoit contraire, & fallut s'en retourner à leur Navire qui despecha en leur place une double chalouppe avec 20 ou 25 hommes tous frais & gaillards, qui en moins de 3 heures les atteignirent, prirent la barque & les firent tous prisonniers.
Les Anglois furent extremement ayse de ceste prise, & d'apprendre de nos hyvernants, l'estat de Kebec qui leur donna l'esperance de s'en rendre bien-tost les Maistres, ce qu'ils n'eussent pu faire sans l'assistance des Mattelots François de ceste barque, lesquels ils contraignirent de conduire leur Navire à Kebec, autrement le sieur Emery de Caën y eut arrivé le premier, & y estant les autres n'y eussent eu que faire & s'en fussent retournez avec leur courte honte, mais le mal heur voulut que ledit de Caën fut tant contrarié des vents & du mauvais temps que n'estant pas arrivé à temps luy mesme fut pris après Kebec, comme je diray cy après.