Et, par une amusante ironie, quelques exigences que professent en général les mandataires élus en ce qui concerne l’obéissance passive des fonctionnaires, ce sont, en l’espèce, des fonctionnaires qui, bien souvent, signifient ces ordres aux « représentants du peuple » : c’est un receveur des finances qui commande à la Chambre, en 1898, de voter le projet Pochon[148] ; c’est un inspecteur primaire qui commande à la Chambre, en 1896, de supprimer des programmes les devoirs envers Dieu[149]. Plus ces fonctionnaires oseront, plus ils seront sacrés intangibles par le Grand Orient : il y a un comité spécial chargé de les protéger[150] ; courent-ils quelque péril, le Grand Orient menace le député, le député menace le ministère, et jamais ministre, encore, ne s’est permis de rendre au Grand Orient menace pour menace. Oserait-on même, dans les ministères, faire faire antichambre aux membres du Conseil de l’Ordre ? C’est une question que posait assez impérieusement, au convent de 1893, l’un des orateurs, et il menaçait les ministres qui, par une telle désinvolture, se rendraient indignes du « cordon maçonnique[151] ». Lorsque se préparent les promotions, les mouvements administratifs, on sent çà et là des points de résistance, des obstacles indéfinis, des nécessités inavouées, des impossibilités inexplicables : c’est rue Cadet que la clef de l’énigme est cachée. Et l’État laïque supporte que, dans cette assemblée mi-politique mi-religieuse du Grand Convent, on puisse saluer au passage, en 1898, 21 directeurs d’écoles ou instituteurs, 14 professeurs, 9 employés des finances ou des postes, 6 employés des ponts et chaussées ; — et nous pourrions continuer l’énumération.

[148] C. R. G. O., 19-24 sept. 1898, p. 300.

[149] C. R. G. O., 22-27 sept. 1896, p. 197.

[150] C. R. G. O., 20-25 sept. 1897, p. 202.

[151] B. G. O., août-sept. 1893, p. 342.

On se rappelle l’invitation mal déguisée que M. Léon Bourgeois, parlant à Neuilly en 1895, adressait aux fonctionnaires[152] : la maçonnerie acclame, en eux, de précieuses recrues : ils ne sont pas, eux, comme les députés, qui, une fois ministres, deviennent souvent, au témoignage de M. Mamelle, « aussi égoïstes que puissants[153] » ; ils ont toujours à la solliciter ou à la redouter. Dans l’armée même, elle a tenté de s’étendre : on écouta deux « Frères », au convent de 1897, discuter longuement sur la réduction du service militaire[154], après avoir, sans doute, échangé l’uniforme de la France contre la toilette maçonnique ; et le convent de 1898 comptait parmi ses membres deux officiers de l’armée active, qui, pour éviter tout ennui, « laissèrent estropier leurs noms dans la liste des délégués[155] ». Mais les « graines d’épinards, écrivait récemment la Revue maçonnique, n’aiment généralement pas les démocraties[156] » ; les fonctions civiles sont beaucoup plus accessibles à l’embauchage maçonnique que la hiérarchie militaire : la maçonnerie y trouve un motif nouveau pour être la gardienne vigilante de la « suprématie du pouvoir civil ». Entendez, sous ce mot : pouvoir civil, l’autorité politique, et elle seule ; car la maçonnerie semble aimer assez peu les corps constitués autonomes, où la valeur professionnelle classe l’individu : c’est ainsi que la question de la nomination des instituteurs par les inspecteurs d’Académie s’étant posée au convent de 1897, M. Rabier la fit évincer en disant à mots couverts (et plusieurs points interrompent le compte rendu) : « Il y a des questions à côté ; il se présente des situations que vous ne pourriez trancher, et je vous demande de laisser de côté cette question importante qui, je le répète, a déjà fait l’objet des préoccupations du parti républicain qui l’a rejetée[157]. » M. Hubbard, en 1896, souhaitait que « l’armée des instituteurs, fidèle à la République », fût protégée contre les « défaillances du gouvernement républicain[158] » ; mais, loin de proposer à cette armée des protections universitaires, le Grand Orient aime mieux faire peser sur elle des protections politiques, dont en général il espère disposer à son gré. A l’heure où, partout dans l’État, le ressort de l’obéissance fléchit, la maçonnerie, avec un esprit de gouvernement qui l’a fait comparer au « club des Jacobins[159] », a l’insigne talent de fortifier ce ressort, de le durcir, et puis de le tendre, avec une indéviable rigidité.

[152] B. G. O., juin 1895, p. 93-97.

[153] Revue maçonnique, mars 1899, p. 58.

[154] C. R. G. O., 20-25 sept. 1897, p. 271-282.

[155] C. R. G. O., 19-24 sept. 1898, p. 183.