[31] C. R. G. O., 20-25 sept. 1897, p. 285.
Oui, mes Frères, proclama M. Hubbard, il y a une doctrine maçonnique, une et simple comme tout ce qui est beau et grand. Elle n’est pas un système ; elle n’est pas la conception passagère d’un seul esprit. Elle est le fruit commun du travail intellectuel et moral de nos loges… Nos loges sont les cellules vivantes de la démocratie unie ; elles élaborent lentement, mais sûrement, la conscience collective de la nation. Elles substituent à l’aveugle foi dans une révélation prophétique, s’imposant par la terreur ou l’imposture aux masses, la définition méthodique et assurée des devoirs et des droits de l’homme… Toutes les religions, mes Frères, ont proposé à chaque homme de s’occuper surtout de lui-même, d’assurer son salut en vue de la mort ; elles sont des religions de mort. Votre doctrine est une doctrine de vie, de vie intense, perfectible, toujours ascendante, préoccupée du perfectionnement commun de l’humanité, avec un stoïque dédain de l’avenir personnel. Ce qui vous enthousiasme, c’est le flambeau toujours plus éclatant de l’humanité vivante, et non la destinée, problématique jusqu’à l’invraisemblable, de l’individu disparu… Notre doctrine agit et combat chaque jour, au lieu de se bercer dans le bleu de l’infini, où la poésie peut peindre toutes les illusions de la fantaisie, sans que la raison puisse y voir autre chose que les manifestations relatives du Temps, de l’Espace et de la Force. Activité, amour de l’humanité, préparation du mieux social, vous affirmez que c’est là le meilleur aliment de la vie sentimentale et intellectuelle des hommes… Tandis que le prêtre veut tout subordonner au caprice divin, qu’il forge et représente à sa guise, vous voulez, vous, laïciser l’existence sociale et ramener les décisions communes à un seul objet, lequel n’est pas la plus grande gloire de divinités indémontrables, mais la disparition de maux, hélas ! réels, qui, de tous côtés, soumettent à la souffrance la sensibilité humaine. Telle est notre philosophie directrice, mes Frères[32].
[32] C. R. G. O., 20-25 sept. 1897, p. 286-287.
Il y a une « éducation maçonnique », corrélative de cette philosophie. M. Henri Brisson en donnait l’exemple lorsque, présidant en janvier 1898 la distribution des prix des cours commerciaux au Grand Orient, il remettait à un lauréat privilégié le beau livre historique de M. Émile Bourgeois : le Grand Siècle. « Livre magnifique, très intéressant », déclarait M. Brisson ; et qui ne lui donnerait raison ? Et, après avoir qualifié, l’on ne sait trop pourquoi, de « maître de philosophie », le maître de conférences d’histoire de l’École normale supérieure, M. Brisson recommandait au pupille du Grand Orient de méditer spécialement cette phrase : « Le public, qui pardonna à Louis XIV toutes ses maîtresses, ne lui pardonna pas son confesseur[33]. » Là-dessus, tout l’auditoire applaudit et emporta une idée singulièrement étroite de l’ouvrage de M. Émile Bourgeois. Ce petit trait, tombé de haut, est significatif : je ne sais quelle leçon morale le jeune lauréat en a conservée. Mais nous devons croire, — c’est M. Blatin qui l’a dit à l’Orphelinat maçonnique en 1895, — que « la Maçonnerie possède un grand idéal moral qui lui est propre ». Elle l’a élevé, tour à tour, en face de la monarchie, en face du catholicisme, en face des iniquités sociales : de là, la révolution politique qui s’est faite, la révolution religieuse qui se fait, la révolution sociale qui se fera. M. Blatin définit cet idéal par les mots de « solidarisme, altruisme, fraternité[34] » ; et si le vœu de la loge parisienne Osiris était exaucé, cette éducation serait donnée, dans chaque hameau de France, par un « conseiller du peuple », sorte de fonctionnaire gratuit installé « parallèlement à la fonction sacerdotale[35] ».
[33] C. R. G. O., 16 janv.-28 fév. 1898, p. 86-87.
[34] B. G. O., février 1895, p. 493-494.
[35] Revue maçonnique, juillet 1898, p. 131 et suiv.
Volontiers, on soutiendrait, au Grand Orient, que la maçonnerie, tout ensemble immuable et progressive, a toujours eu la même philosophie et caressé le même idéal. Le Conseil de l’Ordre, en 1897, dans une « déclaration » destinée à une grande publicité, proclama que la maçonnerie, appuyée sur la science, trouve dans les « rapports familiaux et sociaux » l’origine des « idées de devoir, de bien, de mal et de justice » ; qu’elle s’efforce de « dégager la morale des superstitions religieuses et des théories de la métaphysique » ; et qu’« à toutes les époques de son histoire la diffusion de la science et celle de la morale indépendante ont figuré en tête de son programme[36] ». Il est permis de voir, dans cette dernière affirmation, une demi-ingratitude à l’égard de Massol, en même temps qu’une certaine désinvolture à l’endroit des maçons avancés en âge, qui prêtèrent serment, jadis, au Grand Architecte de l’Univers. Aujourd’hui, les nouveaux initiés ne connaissent plus d’autre architecte qu’Hiram ; encore est-il mort, et lorsqu’on leur montre son cadavre fictif, ce n’est point pour qu’ils l’honorent, mais pour qu’ils l’enjambent.
[36] C. R. G. O., 1er juillet-31 août 1897, p. 16-18.
De Massol à M. Hubbard, la jeune philosophie maçonnique semble avoir acquis, non point à vrai dire plus de précision, mais au moins plus de relief. Massol, qui travaillait avec des réminiscences positivistes, identifiait à peu près l’« état métaphysique » et l’« état théologique », condamnait l’un et l’autre, et souhaitait l’avènement rapide de l’« état positif » ; il aspirait, même, à seconder cette évolution naturelle des choses, et il patientait. M. Hubbard et les maçons d’aujourd’hui la veulent brusquer ; ils justifient avec éclat ce qu’écrivait un jour un philosophe de valeur, très expert en positivisme, M. Raymond Thamin : « Le positivisme, observait-il, est un dogmatisme où les fanatiques de l’incrédulité trouvent à la fois des armes et des excuses…; et voilà organisée la pire des intolérances[37]… » Ce n’est pas seulement dans les écrits de Massol ou de Littré, c’est un peu partout que la maçonnerie cherche des armes et des excuses : elle introduit dans sa doctrine les ingrédients philosophiques les plus hétérogènes ; et M. Hubbard disant, en 1897 : « Notre doctrine n’est pas un système », avait plus raison qu’il ne le croyait.