[37] Thamin, Éducation et positivisme, p. 22-23. Paris, Alcan.
Le maçon qui cherche la gloire de penseur et qui, dans sa loge, l’obtient en général sans trop de peine, a l’habitude, dans les doctrines philosophiques qui l’entourent, de cueillir une idée négative avec deux ou trois vocables qui, par leur longueur ou leur sonorité, lui semblent avoir un aspect auguste. Au positivisme, par exemple, il emprunte la négation du transcendant et le mot d’altruisme : quant aux conceptions sociologiques de Comte, singulièrement hostiles, on le sait, à l’œuvre de la Révolution française, à l’individualisme de 1789 et à la fausse notion de la liberté, le maçon semble les ignorer. Au matérialisme évolutionniste, il emprunte la négation de l’âme ; mais songe-t-il à se demander comment les théories de la lutte pour la vie, édifiées par cette philosophie sur les ruines des doctrines archaïques, se concilient avec les principes de solidarité que lui, maçon, se targue d’incarner ? Il professe le culte des grands hommes ; au convent de 1898, on a prié M. Léon Bourgeois, alors ministre de l’Instruction publique, d’organiser chaque année, le 14 juillet, la fête d’un grand homme ; tel Michelet en juillet dernier[38]. Mais les notables que la maçonnerie reçoit dans son Panthéon obtiennent ses hommages en raison du rôle de destructeurs qu’ils jouèrent, non en raison de leur rôle d’architectes : à l’inverse de cet éclectisme superficiel qui enseignait, il y a un demi-siècle, que tous les systèmes sont vrais en ce qu’ils affirment et faux en ce qu’ils nient, la maçonnerie apparaît comme l’adoratrice des négations.
[38] C. R. G. O., 19-24 sept. 1898, p. 279.
Rien n’est plus curieux, d’ailleurs, que l’incessant emploi qu’elle fait du mot « tolérance » ; et j’y verrais moins, pour ma part, le résultat d’une hypocrisie que l’effet d’un contresens. Être tolérant, pour le vulgaire, signifie laisser à toutes les opinions un large et libre champ d’épanouissement. Pour la maçonnerie, — et peut-être Voltaire fut-il, à cet égard, le plus accompli des maçons, — cela veut dire : lutter contre toute intolérance. Or l’affirmation est en elle-même une intolérance, puisqu’elle exclut son contraire : a fortiori passe-t-elle pour une oppression lorsqu’elle porte sur un objet transcendant. Toute idée susceptible d’être niée par un maçon est intolérante ou risque de devenir telle, par là même qu’elle s’énonce ; il y a donc là un danger : l’intolérance personnelle du maçon à l’endroit de cette idée est un hommage suprême à la « tolérance » abstraite ; et c’est ainsi qu’au nom de cette « tolérance », toute spéculation dépassant la sphère des réalités vérifiables, nous allions dire brutales, est ouvertement proscrite, de même qu’au nom de la « liberté absolue de conscience » on déclare « qu’on ne peut ni ne veut avoir aucun respect pour les pratiques religieuses[39] ». M. Blatin, en 1894, à la conférence maçonnique internationale d’Anvers, a très clairement expliqué qu’au XVIIIe siècle, quand il n’y avait que des déistes, — et M. Blatin, sans doute, ignorait Helvétius et d’Holbach, — le vocable du « Grand Architecte » n’avait rien d’intolérant, mais qu’à notre époque, où les athées sont nombreux, ce vocable était devenu « un drapeau d’intolérance, dont la suppression s’imposait[40] ». Tandis que les précurseurs de l’idée de tolérance avaient la généreuse ambition d’élargir le champ de la pensée afin qu’on pût à souhait le meubler et l’enrichir, la théorie maçonnique dépeuple ce champ, elle paralyse l’initiative des semeurs ; elle méconnaît ou elle ignore ces « phénomènes mystérieux de la conscience et de la pensée », dont parle quelque part M. Armand Gautier, et qui, d’après lui, « échappent à la fois à l’expérience et à la mesure et font partie du domaine métaphysique[41] ». Elle s’annonce avec fracas, s’affiche avec une impérieuse emphase ; et puis, en fin de compte, autour d’elle et derrière elle, elle n’a fait que le vide…
[39] B. G. O., août-sept. 1895, p. 308-309.
[40] B. G. O., mai 1895, p. 71. — Cf., dans le rapport de M. Merchier au convent de 1895, B. G. O., août 1895, p. 167, un passage analogue sur les « trois étapes de la tolérance ».
[41] Leçons de chimie biologique, 2e édit., II, p. 814.
III
C’est la haine de toute religion et de toute métaphysique qui assure à la philosophie maçonnique une apparence d’homogénéité et une parfaite fixité d’attitude : elle est, avant tout, anticonfessionnelle, et plus spécialement antipapiste ; et la maçonnerie qui la professe doit être, suivant un mot de M. Fernand Faure au convent de 1885, l’« Association professionnelle des libres penseurs[42] ». « Cette philosophie est essentiellement agissante, déclarait M. Hubbard au convent de 1897 ; elle commande une politique[43]. » Et il définissait cette politique : « Chacun de nous, comme citoyen, peut avoir son guidon préféré, mais il y a un drapeau commun qui nous abrite tous, radicaux, progressistes, socialistes, sous les mêmes plis. Ce drapeau n’est directement opposé qu’à la bannière papiste. Il servira de ralliement, à l’heure du scrutin décisif, à tous ceux que la philosophie humanitaire a pénétrés de l’esprit de solidarité. C’est le drapeau de la philosophie[44] ». La harangue de M. Hubbard répondait si intimement aux sentiments de l’assemblée que M. Rabier, député d’Orléans et membre du Conseil de l’Ordre du Grand Orient, en fit voter, par acclamation, la diffusion dans le monde profane. Il résultait de ce « magnifique discours », — l’éloge est encore de M. Rabier, — que la maçonnerie a une politique et que cette politique est le corollaire de sa philosophie. « Il faut, mes Frères, insistait le député d’Orléans, que la France entière sache, que tous les républicains sachent, que tous les membres du Parlement francs-maçons sachent ce que pensent les délégués de la maçonnerie française[45]. » C’est justement ce qu’à notre tour nous voulons savoir, mais nous ne nous contenterons pas du discours de M. Hubbard.
[42] B. G. O., nov.-déc. 1885, p. 708.