Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.

—Que veut faire de cet homme notre grand médecin?

—Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cœur palpitant à Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.

—Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut honorer.

—Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.

Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien, quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.

Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la victime qu'ils convoitaient.

—Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui appartient: Jurùpari sera content.

—Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat, répondit le devin avec un sourire de satisfaction.

Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant ébranlée par son hésitation.