—Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence; et il se mit à l'œuvre, comme si c'était la chose la plus ordinaire du monde, de quitter une ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une des beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner; ils pensent sans doute que ce mélange extraordinaire de sagesse et de folie, dont se compose la race blanche, est capable de tout.
John, debout, regardait distraitement l'attelage des chevaux. Le fait est que, lui aussi, ne pouvait s'empêcher d'éprouver des regrets; il en était honteux mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque temps, il vivait dans un rêve et tout ce qui ne faisait pas partie de ce rêve, était confus pour lui, comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait plus bien compte des proportions et de la situation relative des choses; la seule réalité, c'était son rêve; tout le reste était vague comme les gens et les faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne retrouvons que dans la vieillesse.
Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard se dissiperait et John serait contraint de regarder les événements face à face. Jess, avec qui il avait partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à lui, il épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se perdrait dans les ténèbres du passé. Il le fallait; c'était là le devoir et il ne le fuirait pas; mais il n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela, dans le secret de son cœur.
Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il devait atteler.
«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement une mauvaise plaisanterie.»
A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut deux Boers, armés jusqu'aux dents, et d'un aspect particulièrement désagréable, qui s'avançaient à cheval vers le Palais, escortés par quatre carabiniers. A la grille, ils mirent pied à terre et l'un d'eux vint le rejoindre à la porte de l'écurie.
«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton interrogateur.
—C'est moi.
—Alors voici une lettre pour vous»; et il lui tendit un papier plié.
John l'ouvrit et lut: