—Oui, papa; mais, s'il vous arrivait quelque chose, que deviendraient-ils?... Il y a très-peu d'hommes comme vous, papa.... Mon oncle Alfred n'est pas comme vous, ni maman non plus.... Pensez aux maîtres de la pauvre Prue.... Oh! quelles affreuses choses! les gens font et peuvent faire!... Elle frissonna.

—Ma chère enfant, vous êtes trop impressionnable.... je regrette que l'on vous ait jamais conté de telles histoires.

—Eh bien oui, père, c'est là ce qui me tourmente! Vous voulez que je vive heureuse.... que je n'aie ni peines ni souffrances.... que je n'entende pas même une histoire triste.... quand il y a de pauvres gens qui n'ont que des douleurs et du chagrin toute leur vie.... Cela me semble égoïste!... Il faut que je connaisse ces douleurs.... il faut que j'y compatisse.... Tenez, père, ces choses-là tombent dans mon cœur et s'y enfoncent profondément.... Cela me fait penser.... penser! Papa, est-ce qu'il n'y aurait vraiment pas du tout moyen de rendre la liberté à tous les esclaves?

—C'est bien difficile à faire, mon enfant.... L'esclavage est une bien mauvaise chose, au jugement de bien du monde, et moi-même je le condamne.... Je désirerais de tout mon cœur qu'il n'y eût plus un seul esclave sur la terre; mais le moyen d'en arriver là, je ne le connais pas!

—Papa! vous êtes si bienveillant, si affectueux, si bon, vous savez si bien toucher en parlant!... Ne pouvez-vous point aller un peu dans les habitations... et essayer de persuader aux gens de faire... ce qu'il faut? Quand je serai morte, père, vous penserez à moi.... et, pour l'amour de moi, vous ferez cela.... Je le ferais moi-même si je pouvais!

—Morte, Éva?... Quand tu seras morte!... Oh! ne me parle pas ainsi, enfant.... N'es-tu pas tout ce que je possède au monde?

—L'enfant de cette pauvre vieille Prue était aussi tout ce qu'elle possédait!... et elle l'a entendu pleurer sans pouvoir le secourir. Papa! ces pauvres créatures aiment leurs enfants autant que vous m'aimez.... Oh! faites quelque chose pour elles! Tenez, cette pauvre Mammy aime ses enfants.... je l'ai vue pleurer en parlant d'eux! Tom aime aussi ses enfants, dont il est séparé.... Ah! père, c'est terrible de voir ces choses-là tous les jours.

—Allons, allons, cher ange! dit Saint-Clare d'une voix pleine de tendresse, ne vous affligez plus, ne parlez plus de mourir.... Je vous promets de faire tout ce que vous voudrez.

—Eh bien, cher père! promettez-moi que Tom aura sa liberté aussitôt que.... Elle s'arrêta; puis, avec un peu d'hésitation: Aussitôt que je serai partie.