Un matin, comme on allait partir pour les champs, l'attention de Tom fut attirée par une nouvelle venue, dont la tournure et les façons le frappèrent.

C'était une grande femme élancée: ses mains et ses pieds étaient d'une beauté remarquable; ses vêtements propres et décents. On pouvait lui donner de trente-cinq à quarante ans. Son visage était un de ceux qu'on n'oubliait pas dès qu'on l'avait vu, un de ces visages qui nous font deviner à première vue des histoires romanesques, pleines de terreurs et de larmes. Son front était haut, ses sourcils d'une irréprochable pureté, son nez droit et bien fait, sa bouche finement ciselée; les contours gracieux de sa tête et de son cou attestaient à quel point elle avait dû être belle. Mais on voyait aussi sur son visage ces rides profondes qui révèlent l'amertume d'un chagrin qu'on porte avec orgueil. Elle paraissait souffrante et maladive. Ses joues étaient maigres, ses traits aigus; tout en elle était comme épuisé. Ce qu'il fallait surtout remarquer, c'étaient ses yeux, si grands, si noirs, ombragés de longs cils plus noirs encore! On voyait au fond de ces yeux le désespoir sauvage, inconsolable. Chaque ligne de son visage, chaque pli de sa lèvre flexible, chaque mouvement de son corps trahissait un de ces orgueils indomptables qui défient le monde.... Mais dans ses yeux, l'angoisse, comme une nuit, versait toutes ses ombres, et cette expression d'un immuable désespoir formait un étrange contraste avec le dédain superbe qu'on devinait dans tout le reste de sa personne.

D'où venait-elle? Qui était-elle? Tom l'ignorait. C'était la première fois qu'il la voyait. Elle marchait à côté de lui, fière et superbe, aux lueurs blanchissantes de l'aube. Les autres esclaves la connaissaient. Tous les yeux, toutes les têtes se tournèrent vers elle.... Il y eut comme un murmure de triomphe parmi ces misérables créatures affamées et à demi nues.

«Ah! la voilà enfin.... bravo!

—Eh! eh! missis, vous verrez quel plaisir cela fait!

—Nous la verrons à l'œuvre.

—Oh! elle va attraper quelque bon coup; comme nous tous.

—Nous allons avoir le plaisir de la voir rouer de coups, je le gagerais!»

La femme, sans prendre garde à ces sarcasmes, continua sa route avec la même expression de dédain irrité, comme si elle n'eût rien entendu. Tom avait toujours vécu dans la bonne compagnie; il comprit instinctivement que c'était à cette classe de la société que l'esclave devait appartenir.... Comment et pourquoi elle était tombée si bas, voilà ce qu'il ne pouvait pas dire. La femme ne lui adressa ni un regard ni une parole, bien qu'elle fît à côté de lui toute la route du village aux champs.

Tom se mit activement à l'œuvre; mais, comme la femme ne s'était pas fort éloignée, il put la regarder de temps en temps à la dérobée. Il vit que son habileté et sa dextérité naturelles lui rendaient la tâche plus aisée qu'à beaucoup d'autres. Elle faisait vite et bien, mais dédaigneusement, et comme si elle eût également méprisé et son travail et sa condition présente.