L’année d’après, on glissera sans effort de La Bruyère aux autres moralistes. L’ensemble de leurs œuvres est peu de chose pour le poids. On les trouvera tous (y compris Pierre Charron) réunis dans un seul volume du Panthéon littéraire (Delagrave). Il est vrai que c’est un gros volume à deux colonnes compactes, et que les moralistes s’accommodent bien davantage de petits livres qu’on peut tirer de sa poche jusque dans une antichambre de ministre, au lieu de bâiller au nez des huissiers. On ne s’en tiendra pas, bien entendu, à La Rochefoucauld et à Vauvenargues ; il faut absolument qu’on aille jusqu’à Chamfort et à Rivarol. Ce sont de très grands esprits. Sans Chamfort, nous n’aurions peut-être eu ni Schopenhauer ni Nietzsche ; et Rivarol nous aurait sauvés de la Terreur si la sottise pouvait être vaincue par la finesse. La collection Jouaust renferme des choix en 2 volumes, et celle des « Plus belles pages » du Mercure, en un. On pourra ici pousser jusqu’à nos jours ; le « rayon » des moralistes est un des mieux fournis de notre littérature ; le français doit avoir cela de commun avec la langue turque qui fait tenir tant de choses en deux mots. D’intarissables journalistes éprouvent, eux aussi, le besoin de condenser leur meilleur en un petit volume, tel l’Esprit d’Alphonse Karr. Et il y a assez de chances pour faire quelque chose d’intéressant avec quelques centaines de pensées extraites de plusieurs centaines de chapitres. Ces moralistes contemporains, je n’essaie pas de les énumérer ; il y a beaucoup de dames parmi elles, et le ressentiment de nos sœurs en littérature est tenace.

A titre d’exemple seulement, je cite : les Pensées de Joubert, et les Pensées et fragments, de Ximenès Doudan ; et puisque nous sommes entre bibliophiles, je détache des Pensées d’un Yoghi, de Paul Masson qui fut Lemice-Térieux, cette ironie mélancolique : « Les fonctionnaires sont comme les livres d’une bibliothèque, les plus haut placés sont ceux qui servent le moins. »

Saint-Simon suffira, dis-je, à remplir son année, d’autant que c’est aussi l’année de Gœthe et de Schiller. Ce n’est pas qu’on ne doive avoir la tentation de comparer les dires hargneux du noble duc et pair avec ceux d’autres contemporains dont nous avons les mémoires. L’édition Boilisle éveillera ici bien des curiosités ; mais qu’on ne les satisfasse pas toutes, on passerait douze heures par jour à lire des mémoires. C’est qu’il y en a tant d’intéressants sur le grand siècle ! Mémoires, de Mme de Motteville, de Rabutin-Bussy, de Sourches ; Souvenirs, de l’abbé de Choisy, du marquis de La Fare, du comte de Cosnac ; Souvenirs, de Mme de Caylus, de Mme de La Fayette, Lettres de la Princesse palatine, de Mme de Maintenon, sans oublier Mme de Sévigné qu’on retrouvera plus tard ; en vérité, c’est trop. Pensez que les écrits qui côtoient le plus exactement — haud proximo intervallo — ceux de Saint-Simon, j’entends le Journal de la Cour, du marquis de Dangeau, ont 19 volumes ! D’autant que la comparaison, pas à pas, de l’orgueilleux duc et du vaniteux marquis n’intéresse que les érudits très spéciaux. Il n’y a qu’un personnage historique dont il faudrait éprouver les écrits tout en écoutant Saint-Simon, parce que Saint-Simon est à son égard d’une injustice âpre, c’est Mme de Maintenon. Qu’on lise donc un ou deux volumes de sa Correspondance éditée par Théophile Lavallée, ou le livre que Geoffroy lui a consacré.

Nous n’en sommes encore, d’ailleurs, qu’à la littérature. Plus tard on reviendra à l’histoire, et on retrouvera quelques-uns de ces noms. De même, autour de Voltaire, de Diderot et de Rousseau, je ne donnerai que des indications d’ordre littéraire. Pour Voltaire, la table, cette année-là, étant suffisamment chargée, contentons-nous de quelques friandises. Par exemple les Entretiens sur la pluralité des mondes habités, de Fontenelle, ou les Avis d’une mère à sa fille, de Mme de Lambert. On peut obtenir les premiers pour 0 fr. 25 à la Bibliothèque dite nationale et les seconds pour 0 fr. 10 à la collection Henri Gautier. Mais il est assurément préférable de les savourer dans la collection Jouaust qui contient 2 volumes d’Œuvres choisies de Fontenelle, et un d’Œuvres morales de la marquise de Lambert. Dans le voisinage, attendent d’autres livres du temps, le Voyage en Laponie, de Regnard, les Conseils à une amie, de Mme de Puysieux, et divers Contes du dix-huitième siècle qu’on n’aura pas eu le temps de lire quand on dévorait coup sur coup les romans contemporains et qu’il sera bon de connaître à ce moment, moitié comme œuvres littéraires, moitié comme documents psychologiques ; par exemple le Sopha, de Crébillon fils, l’Histoire de Mme de Luz, de Duclos, les Confessions du Comte de…, de Duclos, le Diable amoureux, de Cazotte. On sait que les volumes Jouaust, bien que mis en vente à prix réduit chez Flammarion, sont un peu plus chers que les autres. Aux prix ordinaires on peut avoir, chez Garnier, les Amours du chevalier de Faublas, de Louvet, et l’ouvrage pour qui l’on pourrait, presque, négliger tout ce qui précède, les Mémoires, de Casanova. Les 8 volumes qui les tiennent constituent le document par excellence sur les mœurs du dix-huitième siècle, bien que l’édition dont nous disposons soit incomplète et fautive, au dire des privilégiés qui ont vu le manuscrit à Leipsick ou fouillé dans les archives du château de Dux en Bohême.

L’année suivante, à l’occasion de Diderot, on prendra connaissance de quelques ouvrages indispensables, suivant la formule, à l’intelligence littéraire de son temps, la Correspondance, de Grimm, trop vaste malheureusement (16 volumes, in-8o, Garnier) pour qu’on puisse espérer la lire en entier à moins d’un dessein tenace, les Lettres, de Mlle de Lespinasse et de Mme du Deffand, et les Mémoires, de Mme d’Épinay (1 volume, Charpentier) qui éclairent la vie de Jean-Jacques autant que celle de Diderot. Inutile de s’atteler aux équipages d’Helvétius, d’Holbach, de La Mettrie ; mais si l’on a sous la main l’Encyclopédie — et on l’a dans toutes les grandes bibliothèques publiques, et beaucoup de bibliothèques privées de province, en des châteaux ou de vieilles villes de bourgeoisie — on ne manquera pas d’en lire plusieurs articles. L’ombre de Lord Chesterfield en grincera des dents : « Oui, mon fils, vous achèterez l’Encyclopédie, et vous vous assoierez dessus pour lire Candide. » Sans doute, mais une fois Candide fini, qu’on se retourne ! La lecture d’un dictionnaire est toujours intéressante, et combien quand il s’agit de ceux de Voltaire, de Bayle ou ceux d’Encyclopédistes ! Jusqu’à l’imprévu des voisinages alphabétiques qui ajoute un agrément de plus ; aucun distrait dont la causerie ait plus de variété.

Enfin, l’année de Rousseau, qui sera donc l’année du Contrat social, on sera tout à portée des autres politiques et économistes de l’époque. Quelques spécimens d’ailleurs suffiront : l’Ami des hommes, du marquis de Mirabeau, l’Homme aux quarante écus, de Voltaire, les Lettres, de l’abbé Galiani, l’Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain, de Condorcet, celui-ci fort important ; un positiviste qui vous soupçonnerait de tiédeur à son égard serait capable de vous chercher noise. Si du temps reste, on pourra lire quelques œuvres de Turgot et de Quesnay et remonter jusqu’à la Dîme royale, de Vauban. La plupart de ces ouvrages se trouvent dans la collection Guillaumin.

Un regard en arrière, et une halte pour compter sur nos doigts : 25, Rabelais, Brantôme, Béroalde de Verville, Ch. Lenient : une demi-douzaine de volumes ; 26, Montaigne et La Boétie, Balzac et Voiture, les Burlesques : un peu plus ; 27, La Bruyère, La Rochefoucauld, Saint-Evremond, Vauvenargues, Chamfort, Rivarol, pas davantage ; 28, Saint-Simon, Mme de Maintenon, le double, 24 ou 25 volumes ; 29, Voltaire de 1 à 60, Casanova et les petits conteurs du dix-huitième siècle, une douzaine ; 30, Diderot, Grimm, Mlle de Lespinasse, Mme d’Épinay, une douzaine encore ; 31, Rousseau, Condorcet, les économistes, une douzaine toujours. Cela ne fait, en moyenne, qu’un volume par mois.


Restent, pour ce même septain, les historiens, ceux de l’antiquité. Sept noms éclatants : 25, Moïse ; 26, Hérodote ; 27, Thucydide ; 28, Xénophon ; 29, Plutarque ; 30, Tite-Live ; 31, Tacite.

Ce ne sont là que des têtes de ligne. Rien ne sera plus facile que de lire Arrien après Xénophon ; Polybe après Plutarque ; Salluste et César après Tite-Live ; Suétone et Ammien Marcellin après Tacite. L’ensemble des historiens de l’antiquité, d’ailleurs, n’est pas si vaste, qu’en sept ans il ne soit facile d’en venir à bout jusqu’à la dernière ligne. Mais il est préférable, ici aussi, de ne prendre que le meilleur, et alors, de lire chaque auteur posément, sinon dans le texte, du moins dans une traduction portant le texte en regard, de façon à s’efforcer chaque fois de comprendre un peu de grec ou de latin ; quand ce ne serait qu’une demi-page par jour, l’exercice serait profitable et, au bout de quelque temps, la lecture se ferait à livre ouvert. Pour César, comprendre ce qu’on lit est un jeu dès le premier jour, et pour Tacite, la peine réelle a sa récompense ; qui n’a pas essayé de faire passer en français une de ces phrases étonnantes de raccourci dont les Annales regorgent ignore un des plaisirs d’esprit les plus vifs qui soient. Même en suivant cette discipline, il n’en restera pas moins assez de temps disponible ; on en profitera pour revoir ce qu’on a si mal vu au collège, et à le revoir dans le même ordre. La mode allemande qu’on essaya d’acclimater chez nous, d’aller en remontant le cours des âges, est incohérente. Mieux vaut suivre le fil de l’eau, et ce, depuis la source jusqu’à l’embouchure. « L’histoire, a dit Freeman, est une continuité, il ne faut pas écrire d’histoire spéciale. »