Mon premier historien a peut-être surpris. Faut-il dire que, par Moïse, j’entends l’anonyme auteur du Pentateuque ou, si l’on préfère, de l’Hexateuque ? Et ces simples mots nous jettent en plein dans le maëlstrom biblique. Origine de l’homme, naissance des cultes, source des civilisations, tous ces énormes problèmes, la Genèse, en quelques versets, les tranche. Pas une des sciences les plus récentes, sur laquelle elle n’ait, très d’avance, dit son mot. On comprend la mauvaise humeur des savants, et le caractère grincheux du duel des deux exégèses, la traditionnelle et l’uni-rationnelle. A vrai dire, il y a force malentendus, et de même que la traditionnelle se pique d’être plus rationnelle encore que l’autre, la rationnelle, en renversant la tradition, restaure une tradition antérieure puisque saint Jérôme, par exemple, ne tenait nullement à l’origine mosaïque de ces vieux livres : « Je ne m’inquiéterai pas, disait-il, qui d’Esdras ou de Moïse a écrit le Pentateuque. »

Au fond, tout ce tumulte est important pour l’histoire, mais non pour la religion. La thèse métaphysique de l’inspiration de l’Écriture sainte est aussi invulnérable à la critique qu’un fantôme aux coups d’épée. Il y a de nos jours tels prêtres hardis qui vont plus loin encore en exégèse biblique que les plus radicaux rationalistes de naguère, qui nient Moïse, coupent Isaïe en deux et en quatre, bousculent Daniel jusqu’au temps d’Épiphane et n’en restent pas moins inébranlés sur le Credo. Les personnes dévotes devraient donc ne pas s’épouvanter à l’idée qu’en sortant d’une lecture du Pentateuque on pourrait bien prendre, pour s’éclaircir les idées, le premier volume de l’Histoire d’Israël, de Renan (Calmann-Lévy). Il y a beaucoup de chances, au surplus, pour que le lecteur, se sentant mal éclairci, recoure à d’autres auteurs serrant de plus près encore les questions, et concluant en un sens bien plus favorable à la tradition, ainsi François Lenormant dans ses Origines de l’histoire (2 volumes, librairie des Beaux-Arts), Fulcran Vigouroux dans la Bible et les découvertes modernes (4 volumes, Bray et Retaux), et Loisy dans son Histoire du canon de l’Ancien Testament (Alph. Picard).

On lira donc le Pentateuque, sinon tout entier (le Lévitique et le Deutéronome sont aussi palpitants que nos cinq codes), du moins en partie. L’Exode et les Nombres offrent de l’intérêt, et la Genèse est une merveille. Qu’elle soit de Moïse ou non, peu importe certes, puisque les fragments dont elle est « mosaïquée », le mot est parfait, sont antérieurs de plusieurs siècles à Moïse, lequel au surplus était probablement un égyptien et non un hébreu. Arrivera-t-on jamais à expliquer comment des bédouins sortis d’Égypte avaient conservé si net le souvenir de mythes florissant sur le Bas Euphrate, mille ans auparavant, et comment ces mythes se trouvent avoir une couleur à nous si franche, alors qu’aucun indice autre ne permet de croire à une origine nordique de la première civilisation de Chaldée ? La vanité mésopotamienne serait, tout de même, quelque peu humiliée si on arrivait à établir que le Iao des Asiatiques est tout simplement le Zeus des Européens.

L’hébreu n’étant pas à la portée de tout le monde, on lira la Bible dans la Vulgate, ou si l’on recule devant ce latin barbare, mais d’ailleurs sapide, dans la translation Le Maistre de Sacy (texte revu par Fillion dans l’édition Letouzey et Ané, 8 volumes). Les fragments qu’on trouve chez les exégètes modernes montreront la différence des anciennes et des nouvelles traductions. Chez Lenormant, par exemple, le récit du déluge est imprimé en deux typographies suivant que c’est le jéhoviste ou l’élohiste qui prend le calame, et l’effet est très convaincant. Quant aux nombreuses questions soulevées par la Genèse, on verra les attaques dans cent livres dont les Conflits de la science et de la religion, de Draper, peuvent être pris pour type, et les réponses dans cent autres livres, dont le Manuel biblique de Saint-Sulpice (2 volumes, Bray et Retaux) peut aussi servir de spécimen. Le mieux serait d’ailleurs de laisser de côté ce duel irritant et insignifiant et de se faire des idées en ethnologie ou en archéologie sans se préoccuper de leurs concordances avec la Bible. Sur ces diverses sciences, les plus récents auront chance d’être les mieux informés.

Hérodote a le bon goût de ne soulever aucun de ces problèmes épineux. Ses Neuf Muses se lisent comme neuf romans. On se servira de la traduction Larcher (Charpentier), à moins qu’on ne préfère l’amusant vieux français de Saliat réimprimé (Talbot) chez Plon, en 1864. Cet archaïsme donne au Père de l’Histoire un air naïf qui ne lui messied pas, encore qu’Hérodote ne soit pas le bavard crédule et suspect qu’on a longtemps dit ; on devine toujours chez lui un demi-sourire, quand il rapporte les hâbleries de ses drogmans, et on finit, quand il relate ce qu’il a vu, par découvrir que son dire est exact ; ainsi le lac Mœris n’a jamais existé en tant que réservoir d’irrigation, mais existait en fait pendant la saison d’inondation ; Hérodote, visitant le Fayoum pouvait très bien croire que les pyramides qui se réfléchissaient dans la mince nappe d’eau plongeaient à une énorme profondeur ; ses guides n’avaient ni peine ni mérite à le tromper, comme ils le firent probablement aussi en lui faisant visiter indéfiniment, plaisanterie classique, les mêmes salles du Labyrinthe.

Ajoutez que les chiffres manifestement faux ne doivent jamais servir d’arguments contre un historien ancien : ils ont pu si facilement être altérés par les copistes ! Ce qui détruit l’autorité de Ctésias touchant Ninive, ce n’est pas la hauteur de 1.800 mètres qu’il donne au tombeau de Bel, c’est qu’entre autres bévues il place Ninive sur l’Euphrate ; encore peut-il y avoir là lapsus d’un scribe, et n’est-ce pas une raison pour condamner en bloc les notes d’un homme qui, médecin des Grands Rois, devait, tout de même, en savoir plus long que nous sur l’Asie médique. Que le plateau de Kouyoundik ne représente que la dixième partie de l’aire que Ctésias donne à Ninive, cela ne prouve pas que le mur d’enceinte ninivite n’ait pas eu 43 kilomètres. Babylone aussi, sur quoi il n’y a pas de doutes, était un pays clos plus qu’une ville. A l’appui de ceci, on sait que dans le fameux verset de la Genèse : « De là il (Nemrod) alla en Assyrie et il y bâtit Ninive, Raboboth-Ir, et Kalah, et aussi Resen » ; au lieu de traduire la fin « et aussi Resen qui est la grande ville », les nouveaux philologues interprètent : « ces quatre cités forment ensemble la Grande Ville ».

Cette année-là, le charme d’Hérodote aidant, on se remémorera l’Histoire d’Orient qu’on n’a probablement pas revue depuis sa sixième, mais en se gardant bien de tomber dans les enfantillages des noms propres biscornus que les archéologues enfilent par douzaines. De savants ouvrages comme celui de Maspéro sont rendus presque illisibles par cette abondance de détails sans intérêt. On parcourra toujours les trois gros volumes de l’Histoire des peuples d’Orient, de cet auteur, ne serait-ce que pour les illustrations qui sont précieuses. Mais si l’on ne prépare pas son agrégation d’histoire, on préférera l’histoire antérieure de Lenormant et Babelon ; la broussaille des petits faits y est éclaircie et le style débarrassé de la couleur chanson de geste que Maspéro affectionne, je ne sais pourquoi.

Il ne faudra pas, au surplus, s’attarder sur ces vieilleries. En somme, rien de si fastidieux et oiseux que l’histoire de la vallée du Nil, si ce n’est celle de la vallée de l’Euphrate. Les questions de très haute origine sont assurément passionnantes (relations lointaines de l’Iran et de la Chaldée prouvées par les mythes de l’Éden, du Serpent ou par l’épopée d’Izdubar-Gilgamès ; probabilité d’une civilisation atlante prouvée par le totémisme des Peaux-Rouges, des Égyptiens, des Prépélasges, etc.) ; mais ceci est hors de portée de l’épigraphie, et ce qu’atteint l’épigraphie, les conquêtes des Thoutmès et des Ramsès, les alternances de Ninive et de Babylone, tout cela ne vaut que la peine d’être ignoré. J’en dirai volontiers autant de ce qu’on a pompeusement appelé les civilisations égyptienne et chaldéenne. Une fois qu’on a pris connaissance des systèmes de numération, des procédés d’écriture, et de quelques vagues rêveries cosmogoniques on a tout vu, et l’on perd vraiment son temps à s’enfoncer dans les ennéades des prêtres d’Hiérapolis.

A ce propos, et puisque chaque année voit paraître une « Histoire universelle » de plus, pourquoi l’une de celles qui nous menacent ne serait-elle pas faite sur le plan suivant qui aurait du moins le mérite de la simplicité : un maximum d’un nom propre, d’une date, d’un fait de détail par page ; des considérations générales très substantielles, très simplement dites, et le tout en 9 volumes seulement (les Muses d’Hérodote), trois pour l’antiquité, trois pour le moyen âge, trois pour les temps modernes ; le premier volume de l’antiquité, qui serait celui de notre année de lecture, s’arrêtant aux guerres médiques ; et tout l’ouvrage tâchant de proportionner aux importances les dimensions : Si l’Égypte et la Mésopotamie ont 100 pages, que la Judée et la Grèce aient le quadruple, tous les Sargonides ne pèsent pas un Homère ! Et sur les 100 pages de l’Égypte, par exemple, qu’il y en ait 10 sur le pays, 15 sur la race, 20 sur la religion, 25 sur les arts, et 30 au plus sur les événements ; au fond, il n’y a dans toute l’histoire d’Égypte que trois figures intéressantes : Rhodopis, Hatanou et Cléopâtre, trois femmes, un peu comme ce qu’il y a de plus attirant dans l’histoire de Chaldée, c’est le fantôme plus vague encore de Sémiramis.

La Grèce préhistorique est en effet cent fois plus digne d’attention que tout l’Orient. Et plus on remonte les siècles, plus l’intérêt s’accroît. D’où viennent les premiers habitants de l’Archipel ? Ont-ils passé d’Europe en Asie, ou d’Asie en Europe, ou n’ont-ils pas passé du tout, l’effondrement du plateau égéen les ayant brusquement séparés les uns des autres ? Pourquoi ces traces de totémisme que Lang a mises en lumière, ces poils et ces écailles qui subsistent chez les Olympiens ? Les Olympiens eux-mêmes furent-ils des hommes divinisés ou des principes abstraits ? Trouvera-t-on dans les fouilles de Cnossos des traces de Zeus en personne ? D’où vient la première civilisation égéenne ? Où les décorateurs pélagiques des vieilles poteries ont-ils pris leurs idées sur l’évolution des espèces ? Est-il bien exact que pour eux le poulpe soit la première esquisse de la créature humaine ? Que sont les héros d’Homère à ces morts mystérieux qu’on a retrouvés à Mycènes, masqués d’or et bardés d’or ? Voilà des questions qui, ce me semble, passent en intérêt toutes celles qu’on peut se poser sur Aménophis et Téglathphalasar. Il faut malheureusement recourir à de nombreux, onéreux et difficultueux ouvrages pour les étudier. On tâchera toujours de lire dans une bibliothèque publique : Ilios, ville et pays des Troyens, de Schliemann (Didot), ainsi que Mycènes, du même, et, quand elles auront paru, les Fouilles de Crète, d’Evans.