Avec la Grèce historique, nous entrons dans l’océan d’érudition. Sous peine d’être submergé, il faut se hisser sur la hauteur. Le mieux serait de se contenter d’un « manuel » pour l’ensemble, de façon à réserver un peu de temps pour ce qu’on voudrait voir plus à fond. Quoi, un simple manuel, quand nous avons une excellente traduction de l’Histoire grecque, de Curtius (5 volumes, Leroux) ? Mon Dieu oui, à moins qu’on ne veuille s’adonner complètement à l’hellénisme. D’autant que, pour les origines justement, Curtius n’est plus dans le mouvement ; on ne considère plus la Grèce d’Asie comme la mère de la Grèce d’Europe. Je préfère conseiller des livres spéciaux tels que les Phéniciens et l’Odyssée, de Victor Bérard (Colin), encore que le côté original de la primitive Hellas y semble trop sacrifié à l’influence phénicienne. Celle-ci dominait sans doute dans le bassin méditerranéen quand les Grecs le redécouvrirent après la guerre de Troie. Mais bien longtemps auparavant, ils l’avaient exploré dans tous les sens. Et qui sait si l’Hercule tyrien n’est pas lui-même la personnification de ce très ancien mouvement hellénique ? L’identité des deux noms sacrés Héraklès et Melkart quand on les lit de droite à gauche et de gauche à droite, est encore une énigme irrésolue, leur sens est satisfaisant dans les deux langues ; sont-ce donc les Grecs qui ont lu de travers le nom phénicien, ou les Phéniciens qui ont déchiffré à rebours le nom hellène ? L’Oracle de Delphes seul pourrait résoudre ce problème boustrophédonien. Comme on lira sans doute le gros volume de M. Bérard dans une bibliothèque publique, on en profitera pour demander la Science sociale de 1891 et 1892 où M. Philippe Champault a publié des études sur les Achéens (les Héros d’Homère), qui me semblent remarquables.
Peut-être l’époque la plus étonnante, la plus héroïque de l’histoire grecque est-elle son expansion des neuvième, huitième et septième siècles. Malheureusement l’histoire de toutes ces brillantes cités, Milet, Olbia, Sybaris, Massalia, nous est presque inconnue. A la rigueur on peut sauter d’Achille à Miltiade. Les guerres médiques qu’on connaît déjà par Hérodote (il y a un livre de M. Hauvette justement sur Hérodote, historien des guerres médiques, Hachette), on pourra les voir dans Curtius. Mais mieux encore serait de les lire dans l’Histoire des Perses, de M. de Gobineau. On est tellement habitué à juger Salamine du point de vue occidental qu’on est tout désorienté quand on la considère du haut du trône d’or que Xerxès s’était fait dresser sur la plage de Phalère. Le soubresaut est bon. On peut, tout en restant fidèle à la divine Hellas, ne pas être injuste pour les nobles Perses et leur roi déconcertant. L’homme qui s’éprend de la beauté d’un arbre jusqu’à passer des bracelets d’or à ses branches n’est pas le premier venu.
La traduction de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, de Thucydide, est très aisée à avoir (1 volume, Garnier ; 2 volumes, Charpentier ; 3 volumes, Didot). Celle de l’Anabase, de Xénophon, aussi (Charpentier ou Hachette). Arrien, Ctésias, Polybe se trouvent dans le « Panthéon littéraire » (Delagrave) qui, en 3 volumes, donnent tous les grands historiens grecs, sauf Plutarque, mais les Vies illustres ont été souvent traduites (par Pierron, Charpentier ; par Riccard, Garnier ; par Talbot, Hachette, 4 volumes). La traduction d’Amyot serait assurément plus savoureuse, mais elle est encombrante à l’excès (à moins alors d’imiter le bonhomme Chrysale « hormis un gros Plutarque à mettre mes rabats »). On sait enfin, ceci pour les érudits, que tous les historiens grecs ont été traduits en latin dans la collection Didot.
Une fois ces œuvres classiques lues, ce qui sera peu long et point désagréable, celles de Thucydide et Xénophon se lisant comme des romans de Dumas, et celles de Plutarque comme des Essais, de Macaulay, on pourra voir ce que pensent des mêmes sujets les histoires modernes. Si on a le temps, Curtius et Droysen (8 volumes, Leroux), sinon un simple résumé permettant alors, soit de considérer quelques figures isolées, Alcibiade, avec Henri Houssaye (Perrin), ou Aspasie, avec Becq de Fouquières, soit d’étudier des points spéciaux, par exemple le progrès des sciences, avec Paul Tannery : Pour servir à l’histoire de la science hellène (Alcan), ou la Médecine grecque entre Homère et Hippocrate, avec Daremberg, ou la stratégie navale, avec Jurien de la Gravière (la Marine des Anciens, 2 volumes, les Campagnes d’Alexandre, 4 volumes, la Marine des Ptolémées, 2 volumes, Plon).
Sur certains points, philosophie, religion, littérature, arts, on devra pousser plus loin. L’Hellade est notre mère, et rien d’elle ne doit nous être étranger. Mais qu’on ne se laisse pas recouvrir par le flot des livres ; il faudrait plusieurs vies pour lire tout ce qui mériterait d’être lu. Certains ouvrages sont classiques : l’Histoire de la littérature grecque, d’Alfred et Maurice Croiset (6 volumes, Fontemoing), la Philosophie des Grecs, d’E. Zeller (3 volumes, Hachette) ; j’en reparlerai à propos d’Homère et de Platon, plus tard. Sur la religion, avant tout, il faut lire et relire la Cité antique, de Fustel de Coulanges (1 volume, Hachette) ; quelque excessif que puisse être au fond le point de vue, il est indispensable de secouer les idées que se faisaient nos pères du monde antique pour se placer au centre de l’enclos sacré. Une fois le culte des mânes bien compris, on pourra lire les auteurs qui firent ou qui font encore autorité dans leur partie : Alfred Maury pour les Religions de la Grèce antique en général (2 volumes), Bouché-Leclercq pour la Divination (4 volumes, Leroux), et l’Astrologie (1 volume, id.), J. Girard pour l’Évolution du sentiment religieux d’Homère à Eschyle (1 volume, Hachette), Havet pour le Christianisme et ses origines (les 2 premiers volumes surtout, Calmann-Lévy).
Plus particulièrement, qu’on explore à fond le domaine de l’art grec. L’Hellade est plus dans ses artistes que dans ses archontes. Entre une photographie des ruines de l’Acropole et les 20 volumes de l’Histoire grecque, de Grote, il n’y a pas à hésiter une seconde. Qu’on se procure donc les Essais sur l’art, de Taine (Hachette), le Parthénon et le Génie grec, de Boutmy (Colin), l’Histoire de la sculpture grecque, de Collignon (2 gros volumes, Didot), ou la grande Histoire de l’art dans l’antiquité, de Perrot et Chipiez (8 volumes parus, Hachette) ; en dépit de longueurs fâcheuses, c’est un très solide monument ; les restitutions des temples chaldéens de Chipiez sont de vraies réussites. Si l’on reculait devant tous ces gros in-4o, on trouverait de clairs résumés dans les livres de la collection Quantin (Bibliothèque de l’enseignement des beaux-arts).
Comme historiens latins, j’ai cité Tite-Live et Tacite, mais sans cacher que bien d’autres noms pourraient leur être joints. La Bibliothèque latine de Didot contient en 4 volumes (à deux colonnes, il est vrai) tous les historiens latins qu’on devrait connaître : 1o Salluste, César (en plus Florus et Velleius Paterculus) ; 2o Suétone (en plus l’Histoire auguste) ; 3o Tacite ; 4o Tite-Live. On trouve des éditions plus maniables de ces grands historiens, sauf Tite-Live, chez Charpentier, et de Tite-Live et Tacite, chez Hachette. Je ne reviens pas sur ce que j’ai dit du texte latin à préférer aux traductions. Quel Nisard pourra jamais traduire le Titus dimisit Berenicem invitus invitam, de Suétone, ou le Dignus imperare nisi imperasset, de Tacite ?
Même lus en latin, ces quatre in-8o laisseront de suffisants loisirs qu’on pourra employer à contempler sous toutes ses faces « le pompeux édifice de la grandeur romaine » pour rappeler le mot de Montesquieu. Il serait bon ici de lire justement les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, ainsi que le Discours sur l’Histoire universelle, ces deux chefs-d’œuvre ne vont guère l’un sans l’autre. Ensuite, on frappera à la porte des savants modernes. Des sept ans de notre période, si l’on a consacré un an à l’Orient et trois à la Grèce, il restera trois ans encore pour Rome. C’est suffisant pour lire non certes tout ce qui existe d’important sur S. P. Q. R. (en Allemagne il paraît chaque année plus de cent travaux rien que sur le Sénat romain), mais quelques études particulières auxquelles on s’intéressera de préférence. Comme guide, l’Histoire romaine, de Mommsen (8 volumes, Flammarion), pour la Royauté et la République, encore que le parti pris têtu du vieux Teuton pour la plèbe contre le patriciat soit bien fatigant, et pour l’Empire, l’Histoire des Romains, de Victor Duruy (7 gros volumes, Hachette). Ainsi bien appuyé sur ces quatre bases, Bossuet, Montesquieu, Mommsen et Duruy, on peut aller de l’avant.
D’abord, on étudiera de près la question de l’accaparement des richesses qui est le nœud de l’histoire romaine. Ici des livres spéciaux comme les Chevaliers romains, de Belot (Hachette), ou les Manieurs d’argent, de Deloume (Fontemoing) seront nécessaires. Si on recule devant leur docte appareil, qu’on lise du moins ce qui a rapport à l’antiquité dans les Lois de la civilisation et de la décadence, de Brooks Adams (traduction Dietrich, 1 volume, Alcan) ; je ne crois pas que la conception ploutocratique de l’histoire ait été mieux exprimée que là. Si on prend goût à ce côté de l’histoire, on n’aura, pour continuer, que l’embarras du choix. La Politique et le commerce des peuples dans l’antiquité, d’Heeren (7 volumes, Plon) est un peu démodée, mais l’Économie politique des Romains, de Dureau de la Malle, se consulte encore et l’Histoire de l’esclavage dans l’antiquité, de Wallon (3 volumes, Hachette), reste d’une lecture agréable. Pour le droit public et privé, rien de mieux que le Manuel des antiquités romaines, de Mommsen et Marquardt (Leroux) ; mais hélas il compte 17 gros volumes. Ce « manuel » n’est maniable que pour des dieux hindous à bras multiples. Celui de Philologie classique, de Th. Reinach (1 volume, Lahure) du moins est pratique ; il suffira même à beaucoup d’érudits qui ne recourront que dans des cas particuliers au « colosseum » des savants allemands, ou à celui de nos savants à nous, le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, de Daremberg et Saglio (33 fascicules parus, environ la moitié de l’œuvre, Hachette).
Mais tout cela est bien austère, et notre but est plutôt d’aider ceux qu’un excès d’érudition pourrait rebuter. Ceux-ci préféreront des récits pittoresques ou de captivantes biographies. Les vaincus de Rome, notamment, n’ont pas eu à se plaindre des érudits contemporains. Que n’a-t-on pas écrit sur un simple épisode des guerres puniques, le passage des Alpes par Annibal ! C’est un sujet favori pour académiciens de province. Pour aucun d’eux la leçon acutum à substituer à acetum n’a aujourd’hui de mystère. Annibal n’a pas d’ailleurs que des monographies de détails ; il a de grandes histoires en plusieurs volumes, celle par exemple du colonel Hennebert (3 volumes, Plon). Th. Reinach a publié un fort volume sur Mithridate Eupator (Plon), et Camille Jullian a consacré une très belle étude à Vercingétorix (Hachette). Quant aux Romains eux-mêmes, l’Histoire de César, de Napoléon III, n’est nullement méprisable, ni l’Antonin le Pieux et son temps, de Lacour-Gayet (Fontemoing), ni l’Église et l’empire romain au quatrième siècle, du duc de Broglie (Perrin, 6 volumes), ni les études sur le même temps, d’Amédée Thierry (3 volumes, Perrin). Sur la vie à Rome, je n’ose rappeler le Voyage d’un Gaulois à Rome, de Dezobry, ou l’Histoire romaine à Rome, d’Ampère, qui ont plus vieilli encore que le Jeune Anacharsis de l’abbé Barthélemy ; mais je citerai volontiers plusieurs ouvrages qui n’ont pas cru devoir sacrifier à cette mode de fiction un peu naïve. Par exemple les restitutions faites par nos savants ou nos « prix de Rome », du Palatin, du Forum, de Pompéi, de la villa d’Hadrien ; les ouvrages sur les villes romaines de Provence, d’Afrique ou d’Illyrie, les Promenades archéologiques, de Gaston Boissier, les Excursions archéologiques, de Diehl, etc.