Des trois années que j’affecte à l’antiquité latine, il siéra d’en réserver une aux origines du christianisme. La question reste pour nous brûlante, alors que la civilisation romaine n’est plus que cendres froides. Le christianisme est-il fils du seul judaïsme, comme parfois incline à le croire la tradition, ou du seul hellénisme, comme s’est efforcé de le prouver Havet dans le Christianisme et ses origines, ou des deux, comme on l’admet le plus souvent pour concilier tout le monde ? Et dans sa constitution originaire, le grand rôle revient-il à Jésus, ou à saint Paul ? Et à quel moment l’esprit juif a-t-il fait place dans l’Église à l’esprit gréco-romain ? Questions délicates et passionnantes. On voudra sans doute lire ici le pour et le contre. Qu’on le fasse sans appréhension. Les bonnes âmes timorées peuvent se dire d’avance qu’en ces matières n’est convaincu que qui doit l’être. Au « tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé, » correspond un « tu ne m’interrogerais pas si tu ne m’avais déjà abandonné ». Qui sait d’ailleurs quels contre-coups peuvent avoir ces enfants prodigues et fils rebelles que sont nos livres ? Le Père Gratry disait que la Vie de Jésus, de Renan, avait ramené à la foi beaucoup d’âmes. Elle donnera, si on la lit, d’ailleurs envie de relire les Évangiles eux-mêmes ensuite, et la comparaison recélera quelque surprise. Quel que soit le charme de son style, Renan « dégringole », comme disent les peintres, quand on le met à côté de saint Marc ou de saint Jean.

Les autres volumes des Origines du Christianisme, de Renan, seront à lire plus encore. Certains chapitres sont admirables, et il est si facile de rectifier ce qu’a d’excessif la sympathie du dilettante pour « le malheureux jeune homme » que fut Néron. Au surplus, si quelqu’un avait besoin d’antidote, il trouvera tant de pharmacies qui en regorgent ! Peut-être aucun livre n’a provoqué plus de réponses que la Vie de Jésus, leur énoncé tient des colonnes entières du Lorenz. D’autres opiniâtres ont suivi pas à pas les volumes suivants. Les livres de l’abbé Fouard qui a traité le même sujet que Renan sont très estimables. Il paraît même que, sur certains points, l’opinion traditionnelle a repris force en science, par exemple sur la date exacte de l’Apocalypse. D’autre part beaucoup de hardiesses, qui avaient fait scandale au début, sont aujourd’hui couramment admises dans les séminaires.

Mais, au fond, comme toutes ces petites chicanes d’érudition sont indifférentes au grand événement historique ! Que le christianisme soit l’aboutissant de la grande civilisation païenne, la merveille n’en est que plus forte. Et qu’il se soit dégagé de son milieu originaire pour se créer un milieu différent, l’évolution n’en est que plus étonnante. Latins et Grecs avaient en horreur les Juifs, qui étaient déjà maîtres de la situation, couvrant la voix de Cicéron en plein Forum (voir le De Flacco) et dominant toutes les cités du monde romain (voir Strabon). Si un hiérophante subtil avait voulu créer une religion nouvelle, il aurait pu confier sa fortune à toutes les races, sauf à la juive. Il est probable que les persécutions n’ont eu lieu que parce que les premiers chrétiens étaient juifs ou crus juifs, et qu’elles ont cessé quand on s’est aperçu que les vrais Juifs étaient au contraire les pires haïsseurs des chrétiens.

Tout cela est fort intéressant, et sur les persécutions notamment, on pourra lire les histoires parallèles et assez antithétiques d’Aubé et de Paul Allard. Sur l’évolution intérieure de l’Église, d’après le caractère métaphysique de la patrologie grecque d’abord et ensuite le caractère juridique et politique de la patrologie latine, les idées de Sumner Maine ont été souvent reprises. Je n’ai garde d’oublier les admirables travaux d’érudition de l’abbé Duchesne sur l’Église des premiers siècles. Au point de vue protestant, l’Histoire, de M. E. de Pressensé, a maintenant un peu passé, mais les articles de M. Vollet dans la Grande Encyclopédie sont au courant. Parallèlement à la montée du christianisme, on considérera la descente du paganisme, avec la Religion à Rome sous les Sévères, de Jean Réville (Leroux, épuisé), la Religion romaine d’Auguste à Antonin, et la Fin du paganisme, de Gaston Boissier (Hachette).

Tout ceci fait à première vue un énorme amas de volumes. Mais réparti sur sept années, la montagne s’abaisse en chaîne de collines : 25, la Genèse, Renan, Lenormant, Vigouroux, Loisy, cela ne fait guère qu’un volume par mois ; 26, Hérodote, Maspéro, Schliemann, Bérard, Gobineau, pas davantage ; 27, Thucydide, Curtius, Fustel de Coulanges, Taine, Collignon, Perrot et Chipiez, un peu plus, mais il y a des illustrations ! 28, Xénophon, Arrien, Droysen, Tannery, Jurien de la Gravière, toujours un volume par mois environ ; 29, Plutarque, Bossuet, Montesquieu, Mommsen et Reinach, un peu plus ; 30, Tite-Live, Duruy, Jullian, Gaston Boissier, davantage à cause des gros volumes de Duruy ; 31, Tacite, Renan, Havet, Aubé, Allard, Duchesne, davantage aussi à cause de Renan, mais en vérité on peut y tenir.

Je résume donc, en ne prenant que l’indispensable, le second septain, un seul auteur par série, trois auteurs par an :

TROISIÈME PÉRIODE

L’âge mûr qui commence. De 32 à 39 ans. Des poésies encore, des théories politiques, des livres d’histoire et de chronique. Cela fait trois et même quatre séries parallèles. Les poètes seront ceux de l’antiquité, auxquels on joindra les italiens que le septain précédent n’avait pas eu le temps d’atteindre. Les « politiques », on les prendra dans notre pays et notre temps. Les chroniqueurs seront ceux du moyen âge. Du réchauffé, tout cela, dira-t-on. Sans doute ; la vie se passe à refaire son éducation, si tant est qu’au collège on l’ait faite.