Donc, comme poètes, des italiens, des latins et des grecs. Sept noms illustres : Homère, Eschyle, Aristophane, Lucrèce, Virgile, Dante, l’Arioste. Commençons par ceux-ci :

32, Dante ! Nel mezzo del cammin di nostra vita — Mi ritrovai per una selva oscura — Che la diritta via era smarrita. Ma mémoire m’abandonne et j’ouvre le livre pour le tercet suivant : E quanto a dir qual era è cosa dura — Questa selva selvaggia ed aspra e forte — Che nel pensiero rinnuova la paura ! J’ai transcrit à dessein pour montrer au lecteur — et s’il a sauté ces six vers, qu’il revienne sur ses pas et les lise lentement — que le sens se devine même quand on ne sait pas l’italien, et qu’on serait inexcusable de ne pas faire un petit effort pour arriver à lire l’altissimo poeta dans sa langue. Sans doute l’Inferno est un peu plus difficile à comprendre que le Corriere della sera, mais le plaisir d’admirer Dante dans toute sa beauté vaut bien une légère peine.

Si l’on est débutant, on pourra d’ailleurs s’aider de traductions. Il y en a d’innombrables, en vers et en prose, en langue respectueuse et en style indépendant ; il y en a même en vieux français comme celle que, par un étonnant tour d’adresse, Littré a menée à fin : tout l’Enfer en dialecte d’oil du quatorzième siècle, tel que l’Alighieri lui-même aurait pu l’écrire. La comparaison de toutes ces traductions serait, à elle seule, un plaisant exercice. En voici une, toute récente, de M. Hyacinthe Vinson qui suit d’assez près le texte : « J’étais à la moitié du chemin de la vie — Je me perdis dans l’ombre au fond d’une forêt — Car j’avais dévié de la route suivie. — Ma mémoire à présent bien mal retracerait — Cette forêt profonde, âpre, épaisse, sauvage — Et rien que d’y penser la peur me reviendrait. » La paraphrase d’Antony Deschamps, en alexandrins régulièrement alternés, est bien plus banale quoique publiée en plein romantisme : « Quand j’étais à moitié du chemin de la vie — La lumière à mes yeux fut tout à coup ravie — Et je me retrouvai dans une âpre forêt — Où mon âme perdue et désolée errait. — C’était une forêt obscure, épouvantable — Et dire ici combien elle était redoutable — Serait chose pénible et si pleine d’effroi — Que la mort paraîtrait moins amère pour moi. » Que de délayage ! Encore Antony Deschamps a-t-il l’excuse de la maudite rime à faire venir. Mais comment Rivarol, qui traduisait, lui, en simple prose, et qui savait fort bien son métier (« un idiome étranger, disait-il, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte pour ainsi dire en tous les sens », etc.), comment Rivarol a-t-il pu ainsi défigurer le vieux gibelin ? « J’étais au milieu de ma course, et j’avais déjà perdu la bonne voie lorsque je me trouvai dans une forêt obscure dont le souvenir me trouble encore et m’épouvante. Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage, profonde et ténébreuse où j’ai éprouvé tant d’angoisse que la mort me sera moins amère. » Revenons aux traducteurs en vers. Il faut remonter près de deux siècles pour en trouver un ; c’est Grangier, un contemporain de Henri IV : « Au millieu du chemin de nostre courte vie — Ie me trouvay pensif dedans une forest — Pleine d’obscurité dont la voye faillie — M’avait fait esgarer. Et bien pénible il est — De dire quelle fut ceste forest sauvage — Qui la peur renouvelle en mon doubteux courage. » En vérité, le classique l’emporte ici sur le romantique. Deux autres traductions antérieures et inédites, dont Littré donne des fragments, sont également d’une couleur forte. Voici celle du seizième siècle. « Sur le milieu du cours de ceste errante vie — Dans la sombre forest mon âme fut ravie — Car le plus droit sentier elle avait escarté. — Mais de conter au vray c’est une dureté — Combien cette forest estait forte épineuse — Dont le resouvenir rend mon âme peureuse. » Celle du quinzième est d’un goût plus archaïque : « Au millieu du chemin de la vie présente — Me retrovai parmy une forest obscure — Où m’estoye esgaré hors de la droicte sente. — Ha combien ce serait à dire chose dure — De ceste forest tant aspre forte et sauvage — Que m’y pensant ma paour renouvelle et me dure. » Enfin je transcris le début du pastiche de Littré, très curieux, et qui de plus a le mérite d’avoir conservé le vers de dix pieds de l’original : « En mi chemin de ceste notre vie — Me retrovai per une selve oscure — Car droite voie ore était esmarie. — Ah ! cette selve, dire m’est chose dure — Com ele estoit sauvage et aspre et fors, — Si que mes cuers encor ne s’asseüre ! » Ce défilé de la même beauté sous tant de costumes divers n’est-il pas intéressant ? Et tout le siècle de Ronsard ne revit-il pas dans ce beau vers : « Dont le resouvenir rend mon âme peureuse », comme tout le temps de Voltaire se décèle à la substitution de la « course » banale au symbolique « chemin de notre vie » de l’Alighieri ?

Est-il nécessaire de dire qu’il faudra lire, et au besoin relire, non seulement l’Enfer, mais encore le Purgatoire et le Paradis ? Aussi la Vita nuova. Tout cela d’ailleurs ne tient qu’un volume (trad. Brizeux pour la Divine Comédie, Delécluze pour la Vita nuova) dans la Bibliothèque Charpentier. Comme guide, car il en faut un, on prendra le livre d’Ozanam, Dante et la philosophie catholique au treizième siècle (Lecoffre), et, comme curiosité, on pourra parcourir les Pénalités de l’Enfer du Dante, d’Ortolan (Plon). Les Causeries florentines, de J. Klazcko (Plon) sont épuisées en librairie, on les trouve toutefois dans les collections de la Revue des deux mondes ; elles plairont à ceux qui aiment les exposés dialogués de questions délicates ; mais comme ce serait dommage si Béatrix ne personnifiait qu’une Abstraction ! Je pourrais allonger beaucoup la liste. Si je citais seulement les principales œuvres écrites en Italie sur Dante, je remplirais un volume. Ce que j’ai indiqué suffit, mais à condition qu’on lise Dante lui-même. Il est du petit groupe de ceux qu’il n’est permis, sous aucun prétexte, d’éluder.

33. L’Arioste. L’épopée burlesque à côté de la Divine Comédie, les deux faces de la poésie italienne. Le Roland furieux se lira d’un trait, et sans qu’il soit besoin de commentateur. C’est un élixir de joie, tout comme Rabelais. Un jour qu’Auguste Comte voulut reprendre un de ses écrits de jeunesse, la sécheresse de cet essai le décontenança au point qu’il dut, c’est lui qui le raconte, « lire pour se remonter deux ou trois chants de l’Arioste ». Voilà un bon certificat. On lira donc l’Orlando furioso dans le texte si possible (2 volumes, Didot), sinon dans les traductions. Il y en a une suffisante, en 2 volumes, chez Garnier. Mais qu’on ne manque pas de feuilleter les grandes éditions illustrées Hachette tant de l’Arioste que de Dante ; nul illustrateur n’était plus digne que Gustave Doré d’interpréter l’un et l’autre.

La littérature italienne ne tient pas tout entière dans ces deux noms. Il faudra lire en outre les Sonnets, de Pétrarque, les Contes, de Boccace, la Jérusalem délivrée, du Tasse, d’autres œuvres encore. Pour Pétrarque, on aura le texte italien chez Didot, la traduction chez Charpentier, ou le choix des Œuvres amoureuses, texte et traduction chez Garnier. Comme guide, le Pétrarque, de Mézières (Hachette). Boccace qui est plus français encore que Pétrarque puisque sa mère était parisienne et qu’il naquit lui-même à Paris (quoi, pas de statue ?) a d’innombrables éditions ; je parle du Decameron seul (texte italien, 2 volumes, Didot ; traduction, 2 volumes, Charpentier ; Contes choisis, 1 volume, Garnier). Quant aux autres conteurs italiens du temps, Bandello, Sacchetti, etc., dont la collection complète tient 26 in-8o dans l’édition de Livourne, 1791, Novellieri italiani, on en trouvera un bon choix, en italien dans le Tesoro en 1 volume imprimé à Paris, en 1847, en français dans les Conteurs florentins du moyen âge, de Gebhart (Hachette) et dans les Conteurs galants des quinzième et seizième siècles, de Van Bever et Sansot Orland (Mercure de France, 2 volumes).

Il ne faut pas songer qu’aux amateurs de galanteries. La poésie religieuse a du bon, et celle des grands disciples de saint François a de l’excellent. On trouvera dans le tome V des Œuvres d’Ozanam (Lecoffre), les Poètes franciscains en Italie au treizième siècle, une délicate translation des Fioretti, ce pur joyau ; Teodor de Wyzewa a aussi amoureusement traduit la Légende dorée, de Jacques de Voragine (Perrin). On pourra encore consulter ici l’Italie mystique, de Gebhart (Hachette). Sur le père de l’ordre lui-même les livres sont nombreux. Le plus récent est la Vie de saint François d’Assise, de Paul Sabatier (Fischbacher) ; l’auteur est calviniste, et la sincérité de son amour pour le Poverello n’en est que plus touchante. Une plaquette de M. Alphonse Germain, l’Influence de saint François d’Assise dans les arts, parue dans une collection à 0 fr. 60 (Bloud et Barral), est farcie de détails instructifs.

Au sortir de ces charmantes légendes et de ces hymnes passionnés : In fuoco l’amor mi mise… le Tasse paraîtra bien un peu « clinquant » comme l’appréciait le judicieux Nicolas. Pourtant, on ne peut pas se dispenser d’avoir lu la Jérusalem délivrée (l’édition Charpentier contient de plus l’Aminte). Bien qu’un peu décolorées aujourd’hui, les images d’Herminie et de Clorinde sont encore agréables, et les jardins d’Armide n’ont pas perdu tout leur charme. On pourra d’ailleurs s’en tenir là, et ne pas se croire obligé de connaître Trissino ou Pulci, encore moins Olivieri ou Boiardo. Ce n’est pas qu’ils soient sans valeur, et beaucoup de poètes épiques s’estimeraient heureux de se survivre, comme Boiardo, pour avoir jeté dans la circulation quelques expressions proverbiales : « faire le Rodomont » ou « la discorde est au camp d’Agramant ». Mais il faut savoir se borner. En dehors des cinq ou six grands poètes dont on vient de parler, un bon manuel d’histoire de la littérature italienne suffira. (A notre point de vue Influence de l’Italie sur les lettres françaises, de Rathery, serait à ajouter audit manuel.)

Quant aux poètes modernes, on ne pourra les lire qu’en italien, puisque les traducteurs ne se sont pas encore emparés d’eux. Le petit livre d’Opuscules et pensées, de Léopardi, traduit par Dapples (Alcan) fait connaître le philosophe plus que le poète. Ce ne sont pourtant pas les noms célèbres qui manquent ; Carducci est regardé par ses compatriotes comme le frère de Leconte de Lisle, Arturo Graf n’est pas inconnu chez nous. La poétesse Ada Negri mériterait d’être appréciée. J’ai dit combien les vers de Gabriel d’Annunzio étaient remarquables. Ceux qui aiment la belle langue italienne ne seront pas embarrassés pour ajouter d’autres noms à cette liste.

Avant de passer aux anciens, peut-être pourra-t-on noter encore quelques modernes dignes d’être connus, car il n’y a pas que les cinq principales littératures d’Europe qui aient le privilège de poésie. Tel petit pays est grand par l’expansion littéraire, comme le Portugal. Aujourd’hui encore Eugenio de Castro y maintient la gloire de la poésie lusitanienne. Autour de lui bien d’autres se pressent, dont je n’énumère pas les noms pour ne pas donner à ces notes l’aridité d’un catalogue, et antérieurement à lui, de plus nombreux encore jalonnent la route qui descend des Lusiades. De même et à propos de toutes ces littératures romanes sœurs de la nôtre, il ne faut pas oublier leur sœur aînée à toutes, la vieille poésie qui compta jadis parmi ses chanteurs Richard Cœur de Lion et Bertrand de Born, et qui a poussé de nos jours des surgeons si inattendus. Un nom comme celui de Mistral va de pair avec les plus grands du siècle, et aucun poète, pas même le divin Virgile ou le divin André, ne mérite plus d’être fraternellement accolé à Théocrite. Quand on vient de lire Mireio, toutes les bucoliques apparaissent ce qu’elles sont, de la littérature. Qu’on ne manque donc pas de lire Mireio d’abord — les éditions comportent toujours la traduction en regard, si rares maintenant sont ceux qui parlent l’antique langue des cours d’amour : Car cantan que per vautre, o pastre e gent di mas ! — puis les autres œuvres du maître (Lemerre) et ensuite, si on a pris goût à ce goût de terroir, le reste du Félibrige ; je ne cite pas de noms parce que les Félibres, poètes et provençaux, sont doublement irritables, et qu’à citer les six autres de Font-Ségugne il faudrait, sous peine de crida sèbe, énumérer tous ceux jusqu’au dernier qui ont reçu quelque lointain rayon de la sainte Estelle. Mais on lira avec plaisir sans doute beaucoup d’œuvres de cette poésie romarinée. En Catalogne, Verdaguer est un nom illustre ; on a traduit de lui une vaste épopée, Atlantide. Jusqu’en Roumanie où l’Empéri dou Souleu fait chanter les cigales !