Et le groupe des poètes de l’Europe orientale, faudrait-il le négliger ? Non certes, si l’on voulait ne pas avoir trop de trous à ses chausses d’érudition. La poésie slave, surtout, est d’une richesse indéniable. Les chanteurs russes longtemps un peu monotones, comme leurs steppes, se sont exaltés soudain quand la région pittoresque du Caucase s’est ouverte aux soldats du Czar. Pouchkine et Lermontoff sont des noms vraiment glorieux. On en trouvera des extraits dans l’Histoire de la littérature russe, de Sichler (Dupré) comme on trouvera de beaux fragments polonais dans les Grands poètes romantiques de la Pologne, de G. Sarrazin. Au surplus de ceux-ci on a traduit un volume de Chefs-d’œuvre poétiques, d’Adam Mickiewicz (Charpentier) et on traduira certainement quelque jour Asnyk. L’ardent poète hongrois Petőfi mérite aussi d’être connu. Et comment ne pas nommer, quoique poétesse allemande, la roumaine Carmen Sylva ?

Enfin il y a tout le vaste domaine des épopées nationales qui demanderait pas mal de mois et d’années si on voulait l’explorer dignement. Le Ramayana et le Mahabharata sont des jungles géantes où l’on peut s’égarer à jamais. Il est prudent de n’y entrer qu’avec un bon cornac sur le cou de son éléphant, par exemple M. Victor Henry, l’auteur des Littératures de l’Inde (Hachette). Pour qui ne voudrait pas s’attarder là-bas, la Reconnaissance de Çakountala, de Kalidasa, serait suffisante peut-être pour révéler le charme de cette poésie qui n’est pas si éloignée de la nôtre. Les spécialistes affirment que les Hindous nous dépaysent bien moins que les Sémites. On s’en assurera en lisant Antar. Mais si on a supporté les épopées sanscrites, à plus forte raison abordera-t-on vaillamment les épopées persanes ; le Livre des Rois (Shah-Nameh), de Firdousi, n’est pas sans rappeler les poèmes de l’Arioste. L’épopée chinoise est le Chi-king ; je n’ose, l’ignorant, la conseiller. Nous avons d’ailleurs assez de vieilles chansons nationales dans notre Europe : les Eddas Scandinaves, les Niebelungen germaniques, le Kalevala finlandais, le Chant d’Igor russe, sans oublier les antiques épopées celtiques qui nous touchent encore de plus près. Il y a en anglais des éditions bien curieusement illustrées de la Morte d’Arthur, de Malory.

Mais parlant des épopées nationales, comment ne pas ajouter un mot sur les Chants populaires ? Encore un domaine immense ! Rien que sur nos vieilles chansons de France, il y a toute une littérature (consultez l’article de la Grande Encyclopédie). Et que serait-ce si on voulait, ici aussi, faire le tour de l’Europe, aller jusque chez les Roumains avec Alecsandri, chez les Grecs modernes avec Fauriel, chez les Hongrois avec Jean de Nethy, chez les Scandinaves avec Xavier Marmier ? — Fermons les écluses : Sat prata bibere.

La citation est de mise, nous arrivons à l’antiquité. Puisqu’il faudrait lire Homère et Virgile dans leur langue, commençons par Virgile. Tel qui aurait tout d’abord renâclé devant le grec supportera sa vue s’il s’est préalablement réhabitué au latin. On commencera donc bravement à lire Tityre tu patulæ… et les images idylliques se marieront, comme la vigne et l’ormeau, l’image est de rigueur, aux souvenirs du collège. Ceux pour qui j’écris ces notes ont passé par les bancs de rhétorique ; ils ont su traduire du latin ; aussi seraient-ils inexcusables s’ils ne consentaient pas à se remémorer un peu de leur ancienne science ; à le faire, ils goûteront, Virgile aidant, un plaisir dont ils ne se doutent pas en ce moment, et à ne pas le faire, ils se condamneraient à quelque ennui, car lire l’Énéide en français n’est pas, il faut l’avouer, se verser une folle ivresse. Tous les poètes perdent à être traduits, mais peut-être les latins plus que tous les autres. Il y a dans Virgile surtout des finesses de sentiment qui s’évaporent au passage dans une autre langue, comme se décoloreraient à la même épreuve les nuances de la mélancolie de Verlaine. Le fait est que peut-être de tous les poètes qui ont existé Virgile est le plus verlainien, le plus ultramoderne ; mais à condition que l’on sonde ses mystérieux dessous dans le texte. A ce point de vue, un sens profond se cache dans le contre-sens du : sunt lacrymæ rerum. Si ce n’est pas ce vers, c’est l’œuvre tout entière du poète qui est imprégnée de l’âme des choses. Faut-il attribuer ceci à sa race celtique ? Les mêmes rêves qui devaient flotter plus tard devant les yeux du gallois Shakespeare ou du malouin Chateaubriand hantaient-ils déjà leur frère de Mantoue ? N’essayons pas trop de « tordre et de presser », comme dirait Sainte-Beuve ; d’autant qu’il ne s’agit que de poser cette évidence : la poésie virgilienne est doublement intraduisible parce que poésie et parce que virgilienne. Quels mots français rendront jamais le vers le plus simple… per amica silentia lunæ, par exemple ?

Donc, 34, Virgile ; 35, Lucrèce. Ce ne sont que 2 volumes et l’on a vingt-quatre mois pour les lire ! Et il est non seulement permis, mais encore recommandé, de se servir de toutes les traductions qu’on voudra, en prose ou en vers, flottantes ou strictes, littéraires ou philologiques, signées de l’abbé Delille ou de M. André Lefèvre. L’important, c’est qu’après avoir lu et apprécié l’habile récit de l’abbé : « Un jour tu poursuivais sa fidèle Eurydice — Eurydice fuyait hélas, et ne vit pas — Un serpent que les fleurs recélaient sous ses pas… » on ne s’en tienne pas là et qu’on recommence la lecture chez Maro lui-même : Illa equidem, dum te fugeret per flumina præceps, — Immanem ante pedes hydrum moritura puella — Servantem ripas alta non vidit in herba…

L’ordre chronologique étant ici sans importance, j’ai mis Lucrèce après Virgile. Son style archaïque rebutera moins quand on se sera refamiliarisé avec la langue du siècle d’Auguste. Car lui aussi, il faudrait le lire dans le texte, non pas à cause de l’exquisité fugitive des sentiments, mais en raison de l’énergique solidité des idées. Par ceci Lucrèce est aussi près de nous que par cela Virgile. A côté d’eux, combien sont loin les plus divins poètes d’Hellas ! De beaux et grands enfants, le plus souvent joyeux, quelquefois amers, mais comme malgré tout l’irritation de Theognis est différente du pessimisme de Lucrèce, et comme la tristesse d’Hésiode est autre que la mélancolie de Virgile ! Un bon moyen d’arriver jusqu’au bout de Lucrèce : attendre au passage le vers que chacun cite : Primus in orbe terrarum timor fecit Deos.

Autour de ces deux grands poètes on rangera quelques autres romains illustres avec chacun son truchement, si on a épuisé tout son courage. Et pourtant quelle traduction de l’Aulularia, même en argot comme on l’a essayé, vaudra jamais son latin truculent et bariolé ? Donc, et à tout le moins en français, on lira Plaute puis naturellement Térence, enfin, Melpomène suivant Thalie, Sénèque le Tragique. Second groupe sympathique : les hommes du temps d’Auguste ; Catulle, Tibulle et Properce qui, à eux trois, ne tiennent qu’un volume ; Ovide qui, par contre, en occupe quatre, dont un compterait presque pour deux, et Horace qui se contente d’un, mais à lire en latin, sous peine de déchoir à ses propres yeux. Enfin les autres virtuoses de la soi-disant décadence, Lucain et Claudien qu’on pourra mener un peu tambour battant, des poètes guerriers ! Juvénal et Martial qu’on savourera à plus petites gorgées, et je crois bien que le lecteur ici recourra de lui-même au latin, ô nature humaine ! Pétrone et Apulée amusants aussi (trad. Laurent Tailhade) ; enfin Phèdre et Ausone qu’on laissera de côté, si on en a assez, en compagnie de Pline, de Quintilien et d’Aulu Gelle. En somme tout cela, c’est-à-dire la littérature latine entière, sauf les historiens et les philosophes, ne fait que 28 volumes, environ un par mois. Je calcule d’après les éditions Garnier. Dans la bibliothèque Didot, ces mêmes auteurs et d’autres en plus ne tiennent que 8 volumes, traduction et texte latin en regard, ce qui est tout à fait précieux.

Comme guide, n’importe quel bon manuel. Celui de Pierron par exemple, à moins que tel autre, plus récent, mais que j’ignore, soit meilleur. Les Études sur les poètes latins de la décadence, de Nisard, se parcourent encore avec intérêt, et même avec ahurissement quand on sent Hugo bondir sous Lucain fustigé. Mais qu’on lise le moins possible de gloses ! Mieux vaut, si l’on a du temps de reste, prendre quelque élégie ou quelque épigramme et s’escrimer de pied ferme. Je prévois des zèles de néophytes. Qui sait jusqu’où ira leur enthousiasme ? On résiste difficilement à certaines marottes. Peut-être je sème de nouveaux traducteurs en vers d’Horace ! La graine peut germer, même ailleurs que dans la magistrature.

Enfin les poètes grecs, et ici seront à peine suffisantes trois années que trois noms représentent : 36, Homère ; 37, Eschyle ; 38, Aristophane.

Homère est un de ces sommets sacrés qu’il faut avoir gravi. Ce que le pèlerinage de la Mecque est pour le moslim, la lecture de l’Iliade et de l’Odyssée l’est pour le lettré. On lira donc ces deux poèmes ; oui, hélas, en grec si possible ; et c’est toujours possible avec les secours juxtalinéaires. Au bout de quelques semaines, on arrivera à se contenter d’une simple traduction courante et pourquoi, alors, ne pas prendre les éditions grecques-latines de Didot ? Ceux qui ne sauraient ni le latin ni le grec, se contenteraient naturellement d’une version française, et en ce cas ils pourraient préférer celle de Leconte de Lisle qui, par sa sonorité barbare, nous donne davantage, à tort ou à raison, la sensation de la vieille Achaïe : « Chante, Déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse qui de maux infinis accabla les Akhaiens et précipita chez Aidès tant de fortes âmes de héros livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et à tous les oiseaux carnassiers. Et le dessein de Zeus s’accomplissait ainsi, depuis qu’une querelle avait divisé l’Atréide, roi des hommes, et le divin Akhilleus. » Je ne nie pas qu’il y ait quelque enfantillage à dire Akhilleus pour Achille et Akhaiens pour Achéens, mais il n’y en a pas, par contre, à dire Zeus au lieu de Jupiter et Aidès au lieu de Pluton, l’Olympe grec étant originairement tout autre que le Panthéon latin. Que l’on compare à ces phrases martelées les élégantes périodes de Bitaubé : « Muse, chante la colère d’Achille, fils de Pélée, cette colère inflexible qui causa tant de malheurs aux Grecs, qui précipita dans les enfers les âmes généreuses de tant de héros, et livra leurs corps en proie aux chiens dévorants et aux vautours. Ainsi s’accomplit la volonté de Jupiter depuis le moment où se divisèrent par une querelle fatale Agamemnon, roi des hommes, et Achille, descendant des dieux. » Le fin du fin est d’ailleurs (on s’en doute) de déclarer que Bitaubé est beaucoup plus près d’Homère que Leconte de Lisle, ou mieux encore que toutes les traductions sont à refaire. Un philologue albanais prétendait récemment que sur les cinq mots grecs du premier vers de l’Iliade, un seul, Akhilleios, était bien traduit, tous les autres étaient contre-sensés, et voici la traduction qu’il proposait : « Fée (et non Déesse), dis-nous des vers sur (et non chante) la rancune (et non la colère) d’Achille, du clan de Pélée (et non fils de Pélée). » Il y a donc place, qu’on se le dise, pour une traduction nouvelle !