On lira ainsi l’Iliade, intéressante comme une histoire, et l’Odyssée captivante comme un roman, en laissant de côté toutes les questions de philologie et de critique. Ce n’est que quand on aura fini les deux épopées (et si l’on a la noble constance de les lire comme j’ai dit, ce sera bien l’affaire d’une année entière, à un chant par semaine) que l’on pourra prendre connaissance des « dernières découvertes de la science ». Étrange science, d’ailleurs, et qui vous enseignerait surtout le scepticisme. On se demande comment Renan a pu asseoir là-dessus son existence entière, et douter de tout parce qu’il ne doutait pas d’elle. Je crois bien qu’on en revient, d’ailleurs, et qu’on s’aperçoit que toutes les victoires de la philologie mycénienne et de l’exégèse chrétienne ne prévalent pas contre une lecture d’affilée de l’Évangile ou d’Homère. La découverte est d’autant plus amusante que le travail de reconstitution s’est fait sans bruit, et que c’est au moment où les critiques se croyaient sûrs de l’avenir qu’ils s’avisent que personne ne les suit, et qu’en dépit de l’irréfutable de leurs arguments et du définitif de leurs arpentages, tout le monde tient l’Iliade et l’Odyssée pour de vrais poèmes, œuvres d’un vrai poète. Ici ce sont les « honnêtes gens » qui l’ont emporté sur les savantissimi doctores. Assez longtemps ceux-ci nous ont accablés de leur mépris, nous qui ne faisions pas le brouhaha devant la dernière de leurs « hypothèses fragmentaires » pour qu’à notre tour nous puissions sourire un peu de leur récente assurance à étiqueter les œuvres d’Homère I, Homère II, Homère III et à préciser que du vers 1 au vers 199, c’est le plus grand des Pseudo-Homères qui a touché la lyre pour la passer, juste à ce moment, à un médiocre rhapsode lequel l’a repassé, cinquante vers et demi plus loin, à un bon élève du premier, etc. La réaction ici a été si décisive qu’on en est revenu à pouvoir sans ridicule admettre que les deux épopées sont du même Homère, alors qu’il y a quelques années, il fallait au moins se ranger sous la bannière des « chorizontes ».
Non certes que tout soit clair dans l’histoire du Mélésigène et intact dans son œuvre. Du moment que nous n’avons de ces poèmes que des manuscrits du moyen âge, que nous ne savons pas si leur texte seulement est celui des éditeurs alexandrins, tellement fertile en refontes a été toute l’époque des rhéteurs romains, et si la recension alexandrine ressemble à la pisistratienne (par les licences que prenait avec le texte, en le coupant par exemple en 24 morceaux, la critique respectueuse d’Aristarque, on peut juger de ce que se permettait auparavant la critique irrespectueuse de Zoïle), et si l’Iliade, de Pisistrate (ce qu’on sait d’Onomacrite, chef de ses philologues, ne donne pas grande confiance), ressemble à celle, seulement, de Solon qui peut-être ne ressemblait nullement à celle de Clisthène, et ainsi de suite, nous serions bien hardis de présumer que tel vers remonte dans son état actuel au temps des migrations ioniennes. Encore moins certes pourrions-nous assigner une date fixe aux poèmes, et expliquer pourquoi, s’ils sont très postérieurs à la guerre de Troie, ils semblent écrits par des contemporains, ou pourquoi, s’ils sont d’un temps rapproché, ils portent la trace d’aussi profonds bouleversements que la substitution du bûcher au tumulus en matière de rite funéraire. C’est en comparaison de ces obscurités-là que semblent bien insignifiantes les discussions des philologues, et bien puérils les arguments qui leur font admettre deux Homères parce qu’il y a 81 mots abstraits dans l’Odyssée contre 39 seulement dans l’Iliade.
Mais, même et peut-être surtout, si l’on trouve, avec le docte et sensé Thurot, que le dépeçage d’Homère est « l’erreur fondamentale de la philologie moderne », on admirera les prodiges de subtilité et d’érudition auxquels cette mauvaise cause a donné lieu. L’Histoire de la littérature grecque, d’Alfred et Maurice Croiset, contient le tableau le plus spécieux des résultats, définitifs à l’époque, auxquels était arrivée la critique allemande. Cela vous donne envie d’appliquer le même système à Jocelyn ou à Éviradnus pour voir s’ils y résisteraient, comme le mauvais plaisant qui fit de Napoléon un mythe solaire. D’ailleurs, en regardant de près ces hommes qui eux-mêmes regardent de si près, on fait d’amusantes petites découvertes ; on les voit, par exemple, faire tuer Dolon par Ulysse et Diomède au retour de leur expédition nocturne, alors que dans Homère, s’il m’est permis de parler ainsi (la « Dolonie » étant un des épisodes que d’une voix unanime les philologues déclarent inauthentique), c’est en allant ravir les cavales de Rhésos que les deux héros trucident le pauvre diable.
Après Homère, Eschyle. Sept drames brefs, un volume seulement. Mais quels drames ! Je ne sais pas s’il existe dans toutes les littératures une œuvre plus parfaite que les Perses. Cela seul subsistant de toute la Grèce antique, et c’est assez ! Grandeur, force, beauté, vie, tout est là : « Voici ceux qu’on nomme les Fidèles, gardiens de ces riches demeures abondantes en or, les autres Perses étant partis pour la terre de Hellas… » Je cite, encore, la traduction de Leconte de Lisle en dépit de ses manies agaçantes, Asia et Troia, et les Sept contre Théba.
Et après Eschyle, Aristophane. Plus encore qu’Eschyle est toute la tragédie et Homère toute l’épopée, toute la comédie antique c’est Aristophane. On sait le mot de Platon : « Les Grâces cherchant un temple immortel ont choisi l’âme d’Aristophane. » Platon ne faisait donc pas remonter jusqu’aux Guêpes la responsabilité du procès de Socrate, où la haine de la démagogie était plus forte chez lui que le regret de son maître. Quoiqu’il en soit, on ne comprendra bien l’âme athénienne qu’à travers Aristophane, comme on ne comprendra bien l’âme gauloise qu’à travers Rabelais. Les idées que le mot attique éveille chez nous d’élégance un peu maigre et de finesse un peu sobre sont justes, pourvu qu’on les combine avec leurs opposées de bouffonnerie effrénée et de priapée énorme. Les traducteurs sont obligés d’appeler le latin à leur aide, au bas des pages, et on se demande comment telles scènes qu’il est inutile d’indiquer plus précisément pouvaient être figurées même en pseudo-chair et en simili-os. Les dames qui suivent ces notes pourront donc se dispenser de tout lire ; qu’elles se contentent des six comédies suivantes : les Oiseaux, les Nuées, les Guêpes, la Paix, les Grenouilles et le Ploutos. C’est plus de la moitié, hélas, de ce qui nous reste. Que ne donnerait-on pour retrouver les trente autres, dont nous n’avons que les titres ? La descendance du poète ne nous console pas de cette perte. L’art des Revues de fin d’année a, depuis Aristophane, leur vrai père, gagné en décence, mais il a bien perdu en autre chose !
Sans doute on ne s’en tiendra pas à ces trois noms, quelque grands qu’ils soient. C’est par façon de parler que je disais qu’Eschyle était toute la tragédie grecque. Ce serait faire trop bon marché de Sophocle et d’Euripide. Un volume pour l’un, 2 volumes pour l’autre seulement, ce serait à déshonorer qui reculerait devant leur lecture. Leconte de Lisle a traduit tous ces grands poètes, sauf Aristophane, et Hésiode en plus (Lemerre). Mais il y a chez les autres éditeurs des traductions plus accessibles, et de ceux que je viens de dire et d’autres encore. On pourra ainsi réunir un volume de Pindare, un de Théocrite, un de poètes divers parmi lesquels Anacréon et Sapho, deux volumes de l’Anthologie, deux de Lucien, un de « Romans grecs » où sont Daphnis et Chloé, Théagène et Chariclée, enfin le volume de « Discours choisis » de Démosthène et d’Eschine.
En somme toute la littérature grecque, moins les philosophes et moralistes, tient une douzaine et demie de volumes. Pour un laps de trois ans, c’est peu de choses. On aura le temps d’y joindre une Histoire de la littérature grecque, Otfried Müller ou les Croiset. Je n’ose guère conseiller autre chose. Les Tragiques grecs, de Patin, ont tant perdu ! Les Deux Masques, de Paul de Saint-Victor, sont d’un éclat si fatigant, et si peu substantiels quand on s’avise de les lire la plume à la main ! L’Étude sur Aristophane, de M. Deschanel ? Plutôt lire Aristophane lui-même. Aucun livre sur Pindare ne vaudra la peine prise à déchiffrer la première olympique, par exemple, Ariston men udôr, une traduction double aidant, et à suivre le jeu aux quatre coins des préfixes, des suffixes et des particules explétives. Pourtant, et au cas où la littérature grecque aurait « percé jusques au fond du cœur » quelques curieux d’esprit, j’indique, un peu au hasard, un petit supplément d’études particulières : les Études sur la poésie grecque et sur l’éloquence attique, de J. Girard (2 volumes, Hachette), les Études sur le drame antique et sur l’antiquité grecque, d’H. Weil (2 volumes, Hachette), et enfin les livres d’Ouvré.
J’arrive à la longue série des penseurs français contemporains. Elle se prolongera pendant deux périodes, donc comprendra quatorze stations. C’est une catégorie un peu flottante. Voici les noms que, par goût personnel, je propose : Joseph de Maistre, Mme de Staël, Lamennais, Guizot, Michelet, Quinet, Auguste Comte, Tocqueville, Le Play, Cournot, Fustel de Coulanges, Renan, Taine et Tarde. Mais chacun pourra modifier la procession à son gré. Qui préfère les économistes aux historiens, ou les jurisconsultes aux moralistes, remplacera tels de ces noms par d’autres de son choix. J’en indiquerai moi-même plusieurs, chemin faisant. Entamons toujours la première moitié de la série.
Quand on ne connaît pas Joseph de Maistre, ou quand on ne le connaît que par ouï-dire, ce qui est pis, sa découverte a de quoi étonner sinon même ravir. Quoi, l’homme du bourreau, de la guerre, du sacrifice sanglant, capable d’écrire ces charmantes lettres à sa fille ! Ce champion de l’absolutisme, si libéral, si large d’esprit, si doux à tous sauf aux sots ! Eh, mon Dieu oui, quand les uns vous guillotinent au nom de la liberté, il sied que les autres vous laissent tranquilles au nom de l’autocratie, cela rétablit l’équilibre. Ai-je besoin d’ajouter qu’autocratie et absolutisme sont mis ici par jeu, et que le vrai Maistre, qu’on trouvera par exemple dans l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, est tout autre : « Que la monarchie mixte tempérée d’aristocratie et de démocratie vaut mieux que la monarchie pure » ; c’est une thèse de Bellarmin que s’approprie Maistre dans ce livre justement. On aura donc joie sans doute à faire venir les Œuvres complètes, de Lyon, où la maison Vitte et Pérussel les a éditées en 14 volumes. A tout le moins, on se procurera chez ces éditeurs les 2 volumes de Lettres et opuscules inédits, car ils ne se trouvent que là, alors qu’il est facile d’avoir le Pape, chez Charpentier, ou les Soirées de Saint-Pétersbourg, chez Garnier. On peut remettre à plus tard la lecture des Considérations sur la France et de l’Examen de la philosophie de Bacon, mais non les cinq volumes que je viens de dire. Les Soirées de Saint-Pétersbourg sont comme les Dialogues, de Platon, parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain ; nul ne doit les ignorer.