Il y a plusieurs excellentes études sur Joseph de Maistre dont on trouvera la liste dans le Manuel Brunetière, moins celle de Paulhan qui n’avait pas encore paru. Je ne citerai que celle de Faguet en tête de ses Politiques et moralistes français du dix-neuvième siècle (3 volumes, Lecène et Oudin), d’abord parce qu’elle le mérite, et aussi parce que le recueil dont elle fait partie constitue le meilleur guide pour notre double série : presque tous mes quatorze y sont étudiés, et en outre bien d’autres : Bonald, Ballanche, Fourier, Saint-Simon, Proudhon, Royer-Collard, Benjamin Constant, Cousin, Stendhal. Parmi ces auteurs quelques-uns sont malaisés à trouver et pénibles à lire, et on se contentera peut-être de les manipuler de seconde main. Sans doute, après Maistre, on devrait bien lire Bonald, mais sa Théorie du pouvoir politique et religieux est si aride, et son admiration pour l’Égypte vue, d’ailleurs, à travers le Discours sur l’histoire universelle, est si agaçante ! Contentez-vous de graver sur vos tablettes les principaux de ses « apophtegmes à la laconienne » : Pensées sur divers sujets (1 volume, Plon), et dispensez-vous du reste. Par contre, lisez si vous l’ignorez, et relisez si vous le connaissez déjà, l’aimable volume qui tient les œuvres complètes de Xavier de Maistre ; le Voyage autour de ma chambre est un charmant badinage, et le Lépreux de la Cité d’Aoste reste émouvant au bout d’un siècle.

De Mme de Staël on a déjà lu Corinne et Delphine d’une part, et probablement De l’Allemagne, d’autre part. On pourra donc se contenter, si on n’a pas les œuvres complètes sous la main (l’édition Didot est épuisée), des 3 volumes publiés chez Charpentier : Dix années d’exil, la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, et les Considérations sur la Révolution française. Mais le moyen, après avoir lu ce dernier ouvrage, de ne pas vouloir le comparer aux Considérations sur la France, de Joseph de Maistre, et, ensuite, aux Réflexions sur la Révolution de France, etc., lettre à un ami, de Burke (1 petit volume à 0 fr. 60, chez Blériot) et aux Considérations propres à rectifier les jugements du public sur la Révolution française, de Fichte (trad. Barni) ! Rien de plus intéressant que le four in hand de ces quatre étrangers. J’indique de chacun une phrase typique : « Pour découvrir la loi suivant laquelle on doit juger les faits, il faut remonter jusqu’à la forme originaire de notre esprit et ne pas s’arrêter aux couleurs que leur communique le hasard, l’habitude, les préjugés. » Au lecteur de mettre le nom sous la citation. « L’esprit de bouleversement est en général le résultat de vues intéressées et de vues bornées. Ceux qui ne tiennent aucun compte de leurs ancêtres en tiennent bien peu de leur postérité. » Et celui-ci ? « Il importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le passé que c’est la liberté qui est ancienne en France et le despotisme nouveau. » De qui enfin : « Se demander si la France avait une constitution avant 1789, c’est se demander si la circulation du sang existait avant Harvey. » Je souhaite que les quatre échantillons paraissent alléchants. Mme de Staël est bien un peu redoutable avec sa « neckrolâtrie », mais elle a l’esprit délié ; et Fichte est plus terrible encore avec ses a priori, mais son mélange d’antimilitarisme et d’antisémitisme a pour nous l’attrait de l’imprévu. Joseph de Maistre, lui, est l’homme d’esprit par excellence ; pour rassurer les gens en 1796 il a ce bon mot qui est un profond mot : la contre-révolution, ce n’est pas une révolution contraire, c’est le contraire de la révolution. Quant à Burke, sa lettre géante — cinq cents pages cataractant sans arrêt — fut une œuvre de portée immense. « Ce livre a réuni toute la nation anglaise contre nous », écrivait en 1791 notre chargé d’affaires. Aujourd’hui encore, c’est le réquisitoire le plus incisif qui ait été dressé contre la Constituante.

Si Maistre appelle tout de suite Bonald, Mme de Staël fait non moins vite penser à Benjamin Constant. Et aussitôt se lèvent à ce nom d’autres silhouettes : Royer-Collard, Ballanche, Joubert, tous ceux dont M. d’Haussonville a parlé dans son livre le Salon de Mme Necker et Sainte-Beuve dans le sien, Chateaubriand et son groupe littéraire. Mais il faut savoir se borner. L’imprimerie « coule à pleins bords » comme la démocratie de Royer-Collard. On a déjà lu les Pensées, de Joubert, et l’Adolphe, de Benjamin Constant ; qu’on leur joigne ses Lettres à Mme Récamier (1 volume, Calmann-Lévy) ; ce sera suffisant, pour les simples flâneurs, du moins.

Lamennais, une gloire bien pâlie ! En un temps, on le regardait comme le plus haut écrivain du siècle. Il est vrai que c’était le temps où Béranger était le grand poète national. Pour n’être pas tombé aussi bas que le chansonnier, Lamennais n’est pas resté bien haut. Ses œuvres sont à peu près impossibles à lire. J’ai pris, souvent, un de ses volumes, et n’ai jamais pu aller très loin. Le grand mérite des Paroles d’un Croyant c’est leur brièveté, ce qui est à priser avec un style aussi artificiel, à la fois prétentieux jusqu’à l’apocalyptique et impersonnel jusqu’au pastiche. Quant à ses idées, celles de la première manière sont bien quelconques, et on se demande comment l’Essai sur l’indifférence en matière de religion a pu bouleverser tant d’esprits ; le titre, plus que le reste, a dû provoquer les ires ; et celles de la seconde manière sont d’une banalité tonitruante. Lamennais n’en est pas moins une grande figure, mais celle-ci on ne la voit bien qu’à travers ses lettres privées ; on en a publié cinq ou six volumes, et certaines, celles par exemple au jeune Benoist d’Azy, sont tout à fait intéressantes (Perrin). Là, plus de rhétorique, mais l’homme seul, vivant et souffrant. Un vers de Chénier vous vient à la mémoire à son propos : « Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice ! » Ce fut un grand cœur, du moins un cœur dévorant et dévoré. Son rôle fut d’ailleurs considérable, et si l’on recule devant ses volumes à lui, on les remplacera par un des ouvrages qui racontent son étrange et contrarié destin. Il y en a plusieurs, en sens divers, et de date récente. En somme, figure attirante comme tous les énigmatiques. Qu’était-il au juste, que croyait-il, qu’espérait-il, qu’aimait-il ? Est-il vrai que cinquante ans plus tard, son rôle aurait été tout autre ? Sa vie est-elle un argument pour la foi religieuse ou contre ? contre la discipline catholique ou pour ?

Autour de lui on rangera les autres grands agitateurs du temps, et suivant le loisir qu’on aura et le plaisir qu’on y prendra, on les écoutera dans le texte ou chez le critique qui ici sera le bienvenu. On n’a pas toujours sous la main les œuvres des Fouriéristes ou des Saint-Simoniens. La librairie Guillaumin a toutefois publié une Collection d’études et d’extraits des grands économistes qui est commode à consulter. Le petit volume de M. Charles Gide sur Fourier notamment est amusant. Les œuvres de Proudhon sont plus à portée, mais on hésite un peu devant leur masse. La correspondance, à elle seule, tient 14 gros volumes ; c’est beaucoup déjà et pourtant c’est ce qu’il faudrait lire de préférence ; les volumes de système passent, alors que les écrits de vie ne passent pas. Qui aujourd’hui, sauf un fossoyeur de l’érudition, se plongera dans les Contradictions économiques ou dans la Philosophie du Progrès ? Aussi faut-il regretter qu’on n’ait pas donné en un volume un choix de Lettres, comme on a publié, en un volume aussi, un Abrégé de ses œuvres (Flammarion). Peut-être de ces œuvres, qui firent tant de bruit, et qui s’enfoncent maintenant dans le silence, celle dont on continuera le plus à parler est la Pornocratie ; la question de la femme est éternelle. Quoiqu’il en soit, l’ombre de l’auteur des Contradictions ne s’étonnera pas qu’aussitôt après elle, nous évoquions le spectre de son contradicteur, Bastiat brandissant les Harmonies économiques. Les Petits Pamphlets sont à lire aussi ; plusieurs : « Le Baccalauréat et le socialisme », « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » sont célèbres ; dans le second volume on trouvera in extenso les quatorze lettres de Bastiat et de Proudhon sur la gratuité du crédit ; toutes les polémiques sont intéressantes, notamment celle-ci entre deux caractères aussi opposés ; optimisme et pessimisme auront toujours leur mot à dire en tout et sur tout.

Si Lamennais le superbe personnifie le tempérament catholique dans ce qu’il peut avoir de plus autoritaire et révolutionnaire à la fois, le grave Guizot, lui, représente toute la sagesse et toute la force morale du caractère protestant. On pourra laisser ici ses livres d’histoire qu’on retrouvera ailleurs, pour s’en tenir à ses autres ouvrages de philosophie religieuse, Méditations sur la religion chrétienne (3 volumes) ; l’Église et la société chrétienne (1 volume), ou de souvenirs personnels : Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (8 volumes), et Trois générations (1 volume, Calmann-Lévy). Chez Perrin on trouvera un volume de Pages choisies (1 volume), chez Armand Colin, un autre. Chez Hachette, 2 volumes de Lettres privées.

Le nom de Guizot fait forcément venir ceux de Villemain et de Cousin : le triumvirat de Sorbonne. Guizot rappelle un peu César, par le masque et par l’autorité, tout au moins. Cousin c’est Pompée ; il en a l’assurance, la prestance et la chance, jusqu’au réveil où tout s’évapore ; l’éclectisme n’a même pas eu besoin d’un Pharsale pour disparaître. Villemain, c’est le troisième, Lépide plus encore que Crassus. Il pourra donc être négligé ; ses Cours et ses Tableaux de littérature sont aujourd’hui d’un goût bien passé, ses Études et ses Discours ont perdu de leur intérêt, aussi se contentera-t-on de ses Souvenirs contemporains (2 volumes, Perrin) qui font connaître non seulement sa personne, mais encore, ce qui est plus intéressant, ses voisins. Par contre Victor Cousin sera pratiqué sinon dans ses études historiques sur le dix-septième siècle qui trouveront place en leur temps, du moins dans ce qu’on pourrait dire ses ouvrages personnels. Le traité Du vrai, du beau et du bien a eu un tel retentissement qu’il est bon de le connaître. Chez Perrin on trouvera un volume de Pages choisies. Jules Simon a raconté sur lui de malignes anecdotes dans son Petit Journal et dans le volume qu’il lui a consacré, chez Hachette ; la Collection des grands écrivains français, où ce livre a paru, contient d’autres études sur tels dont il est ici parlé, Maistre, Mme de Staël, Guizot, Royer-Collard. Lamennais manque encore. Par contre M. Thiers y est déjà.

De ce rival éternel de Guizot lira-t-on quelque chose ? Le grand rôle de Thiers, c’est dans l’histoire qu’il a été joué. Grand dans le sens de considérable. Et de génial ? qui sait ? Le bien qu’il a fait, il l’a fait consciemment et énergiquement, alors que le mal a été l’œuvre des circonstances ou du hasard. Ce fut certainement un grand malheur qu’il commençât sa tournée en Europe, en 1871, par la Russie au lieu de la commencer par l’Angleterre, et qu’il fît évacuer Paris, le 19 mars, au lieu de s’y maintenir, et qu’il jugeât de la psychologie collective en 1872 par celle de ses amis de l’Institut, et toutes ces petites et excusables fautes eurent de désastreuses conséquences pour la patrie ; mais nous ne mettons plus en croix les généraux vaincus. D’ailleurs il s’agit seulement de savoir si nous mettons en bibliothèque les œuvres des grands ou profonds écrivains. A moins de se faire de fortes illusions, Thiers n’est ni des uns ni des autres. Ses ouvrages politiques ou économiques, même son De la propriété (Didot), nous paraissent assez démodés. Mais les autres ont de grandes qualités ; son Histoire du Consulat et l’Empire rend si limpides la stratégie et les finances que le lecteur s’accorde un peu de l’admiration que lui inspire Bonaparte ; mais ici ce n’est pas le rayon de l’histoire. Restent ses Discours parlementaires dont 16 gros volumes ont paru chez Calmann-Lévy. Les vaillants iront à eux, et, ma foi, en reviendront sains et saufs ; la parole diserte et substantielle de Thiers est moins toxique que les gargarismes habituels des autres orateurs.

Thiers et Guizot, Villemain et Cousin, tout cela est un peu burgrave. Remontons avec Michelet dans les régions de la poésie. Ce n’est pas à ses livres d’histoire que je pense, eux aussi on les retrouvera à côté, mais à ses ouvrages de brillante et savante fantaisie. Et d’abord l’Insecte ; l’Oiseau ; la Mer ; la Montagne. Ce groupe de quatre chefs-d’œuvre est merveilleux en dépit de quelques passages qu’on a la ressource d’attribuer à la collaboration de Mme Michelet. Il faut les lire pour admirer le maître et son génie dans toute sa souplesse et sa jeunesse persistantes. Un autre groupe d’œuvres moins poétiques mais non moins passionnantes est celui des études familiales : la Femme ; l’Amour ; le Prêtre, la femme et la famille ; la Sorcière. Faut-il aller jusqu’aux livres de pur combat : les Jésuites ; le Peuple ; Nos fils ; l’Étudiant ? C’est à chacun de répondre. Peut-être, si le temps presse, pourrez-vous les remplacer par d’autres qui vous renseigneront sur sa formation d’âme en vous révélant un Michelet guelfe : Ma jeunesse ; Rome ; Mon journal ; Sur les chemins de l’Europe. Dans l’édition complète de ses œuvres qui se poursuit chez Flammarion, je conseille la Correspondance, y compris les Lettres à Mlle Mialaret. Et si l’on trouvait illogique lisant tant de choses de Michelet, de ne pas ouvrir un de ses livres d’histoire, on calmerait ses regrets en lisant l’Introduction à l’histoire universelle, ou mieux encore la Bible de l’humanité qui développe brillamment une des idées les plus chères au grand visionnaire, la supériorité des Peuples de la Nature sur les Peuples du Livre.

Cela fait déjà une quinzaine de volumes ; et si on ajoutait ses écrits d’histoire ancienne et moderne cela ferait le double ; et le triple avec ses ouvrages sur la Révolution. Sans compter les livres de ses critiques qu’on voudra sans doute lire, la chaleureuse étude de Taine, par exemple, dans ses Essais. Une autre étude, cette de Corréard, me permet de signaler la Collection de classiques populaires chez Lecène-Oudin, analogue à celle d’Hachette, où l’on trouvera aussi des monographies sur Thiers, Guizot, Augustin Thierry. Il ne restera donc pas grand temps, cette année-ci, pour prendre connaissance des autres grands historiens de l’époque tels qu’Augustin Thierry, justement, tels encore que Mignet, Barante, Carné et tant d’autres. Mais ici c’est moins des historiens que des philosophes de l’histoire que nous nous occupons.