Quinet vient fatalement après Michelet. Ce n’est pas qu’il soit de sa taille, ni même de sa race spirituelle, mais une telle amitié les unissait et des passions si voisines les agitaient ! Si on avait lu l’Histoire de la Révolution, de Michelet, par exemple, on pourrait prendre ensuite la Révolution, de Quinet. Nulle comparaison ne serait plus suggestive. Sans doute le livre de Quinet est postérieur de vingt ans, et ceci peut expliquer tant de désenchantement après tant d’enthousiasme ; mais comme d’autres oppositions subsistent qui, elles, tiennent au tréfonds des âmes ! Comme le mélange de répulsion et de délire de Michelet en face de la Terreur, est loin du mélange de condamnation et de regret de Quinet ! Certes la lucidité grave de celui-ci ne se fait plus, à la veille de 1870, aucune des illusions dont on pouvait s’enivrer en 1848 sur « la disproportion entre les sacrifices et les résultats obtenus » ; mais le spectacle n’en est que plus tristement instructif de cet esprit austère qui n’a jamais cédé à l’ivresse du sang et qui froidement écrit que tout ce sang aurait été versé justement s’il s’était agi de remplacer le catéchisme qu’il n’aime pas par le catéchisme qu’il aime. Coupons court, ce n’est pas l’historien qui nous importe ici, c’est le philosophe et le poète en prose. Les deux sont très estimables. Ahasverus rappelle le Faust, de Gœthe, et par moments n’en est pas indigne ; la scène de la vallée de Josaphat a de la grandeur, et dans le retentissement un peu monotone de la phrase éclatent parfois des images qui font penser à Chateaubriand ou à Flaubert : « Mes rayons (dit une étoile) pendent échevelés aux colonnes de Persépolis. Ninive a des tours à créneaux où ils se penchent aux fenêtres. Mais j’aime mieux les murs de Babylone ; sur ses toits ils s’amassent et s’accroupissent sans bruit, comme des flocons de neige sur la cime des montagnes. » Toutefois, un volume entier de ce style c’est beaucoup. Deux volumes, comme pour Merlin l’Enchanteur, c’est trop. On n’aura probablement pas le courage d’aller jusqu’à Prométhée et aux Esclaves. Aux lieu et place lisez l’Histoire de mes idées, les deux volumes de Lettres à ma mère, et encore la Création qui montre bien les côtés brillants et fumeux à la fois de Quinet, bourdonnement de hannetons allemands, disait Heine. Je n’ose ajouter ses autres dissertations de haute philosophie : sous des titres ambitieux, Génie des Religions, Origine des Dieux, Philosophie de l’histoire de l’humanité, Philosophie de l’histoire de France, ce sont toujours les mêmes idées qui reviennent, infatigablement pour l’auteur. On les aura assez connues par les 6 volumes que j’ai indiqués (8 avec Merlin) et qui ne forment pas d’ailleurs le quart de ses œuvres complètes.
Quinet est un peu délaissé. Je ne vois personne en dehors de Faguet qui lui ait consacré d’étude récente. Et les esprits de sa trempe partagent son sort, j’entends les rêveurs épris de ce mysticisme germanique qui, un moment, firent les cotonneuses délices du grand public. J’ai déjà cité Ballanche, lyonnais comme Quinet, l’auteur de la Palingénésie sociale ; j’ajouterai le nom de Blanc de Saint-Bonnet, dont le livre, De la douleur, contient de belles pages. L’âme germanique n’a pas eu d’ailleurs le monopole du mysticisme ; l’âme slave a le sien dont un assez bon spécimen, à l’époque, se trouve dans les œuvres de Mme Swetchine ; on se contentera de lire sur elle le livre de M. de Falloux (Perrin). En fait de mysticisme français, aux livres déjà cités et qui représentent le courant révolutionnaire, on peut ajouter quelques ouvrages qui donneront une idée de la tendance religieuse, les Sources, du Père Gratry, la Sainte Marie-Madeleine, de Lacordaire, l’Homme et le Siècle, d’Ernest Hello. Il reste encore le mysticisme occultiste ; c’est tout un monde spécial, où l’on entre aiguillonné, et d’où l’on sort désappointé ; quelques noms de mages sont classiques : Swedenborg et Fabre d’Olivet jadis, Eliphas Levi et Stanislas de Guaita naguère.
Après cette petite débauche de rêveurs on reviendra volontiers aux vrais historiens. Or, quel nom plus digne de représenter l’austère Clio que celui de Fustel de Coulanges ? La Cité antique a déjà montré la profondeur et l’originalité de ses vues. Et la preuve en sera renouvelée par ses autres ouvrages, les 6 volumes de ses Institutions politiques de l’ancienne France et les trois autres de ses Recherches sur quelques problèmes d’histoire, et Questions historiques. Mais peut-être aussi connaît-on déjà ces travaux. Dans la colonne parallèle Histoire, la période mérovingienne est dépassée depuis longtemps, et si elle a semblé intéressante à notre lecteur, il aura recouru de lui-même à ces savants et presque paradoxaux ouvrages. Comment, quand on a vu soulever la question du francus homo et du romanus homo, résister à la tentation de la vider de façon définitive ? La vieille France est-elle plus romaine que germanique ou plus nordique que méditerranéenne ? Devons-nous regarder du côté des capitoles ou du côté de la forêt hercynienne ? Les barbares sont-ils entrés en Gaule en conquérants ou en réfugiés ? Ont-ils pris les terres, asservi les habitants, mis partout les hommes de race gallo-romaine au-dessous des hommes de race germano-franque ? C’est le problème qui avait déjà passionné le dix-huitième siècle, la question nobiliaire aidant (l’on croyait alors que la noblesse était tudesque et que le tiers était gaulois) et qui, de par la question patriotique, passionnait de nouveau le dix-neuvième siècle. Ce n’est pourtant pas ce succès d’actualité que recherchait Fustel de Coulanges, et l’âpreté des polémiques qui accueillirent son livre et qu’il apprécia avec une hautaine tristesse, ne dut pas être sans le surprendre. Aujourd’hui tout ce bruit est éteint, et même ceux qui pensent que Fustel s’est parfois trompé, par exemple sur l’absence de propriété collective dans la haute antiquité, n’en rendent pas moins justice à l’admirable tenue de ses travaux ; ceux-ci d’ailleurs restent en somme debout, on peut le voir même chez les historiens qui, comme M. Paul Viollet (Histoire des Institutions, etc., 2 volumes, Larose et Forcel) ne partagent pas ses idées sur le point précis du wergeld. Rien que sur cette question de la société mérovingienne, on pourrait mobiliser deux fortes escouades hostiles depuis Fréret, Boulainvilliers, Montesquieu et l’abbé Dubos sous l’ancien régime jusqu’à Littré (Études sur les Barbares), Guérard (Polyptique d’Irminon), Longnon (Gaule au sixième siècle), Geoffroy (Rome et les Barbares) de nos jours.
La troisième colonne de notre stade est réservée aux chroniques de France, des origines à la Renaissance. Voici les Sept devant… la table : 32, Grégoire de Tours ; 33, Charlemagne ; 34, Villehardouin ; 35, Joinville ; 36, Froissart ; 37, Jeanne d’Arc ; 38, Commynes. Ce sont là de grands noms mais le plus souvent de petits livres et qu’il faudra autant que possible lire dans l’original ; que si le latin du sixième siècle, ou le roman du dixième siècle semblait décidément trop vétuste, on aurait toujours la ressource des philtres de jouvence des éditions « rajeunies », bien qu’elles soient parfois d’un goût fâcheux. J’insiste seulement sur la préférence qu’il sied d’accorder aux chroniqueurs du temps sur les historiens d’aujourd’hui. La suite des faits, on la connaîtra toujours suffisamment avec un manuel classique, mais pour l’impression vivante des siècles qui seule importe, on l’aura mille fois plus intense avec nos sept témoins d’autrefois qu’avec les 100 volumes d’Histoires de France, de Sismondi, de Michelet, de Guizot, d’Henri Martin, de Dareste, de Lavisse et de tant d’autres qui pourraient allonger cette liste.
Grégoire de Tours, c’est toute l’époque mérovingienne. Qui l’aura lu pourra se dispenser de connaître les partages des fils et des petits-fils de Clovis. Augustin Thierry n’eut qu’à choisir quelques épisodes de l’Historia Francorum et à les raconter en conservant ou peut-être même en avivant leur couleur barbare pour décider une véritable révolution dans nos habitudes historiques ; ses Lettres sur l’histoire de France montrent en quel plaisant arroi les Velly et les Anquetil travestissaient avant lui les Clotaire et les Chilpéric. Il y aura, encore aujourd’hui, intérêt à comparer les Récits des temps mérovingiens à la traduction de Grégoire de Tours (si on n’ose pas se mettre sous la dent le latin caillouteux de l’évêque). On trouvera cette traduction chez Perrin (2 volumes, Guizot) ou chez Didot (2 volumes, le premier épuisé, Bordier), la traduction de Frédégaire y étant incluse. Les Récits, d’Augustin Thierry, ont paru chez Didot aussi, mais il y a une grande édition Hachette, illustrée par J.-P. Laurens. Chez ce dernier éditeur je signale, une fois pour toutes, l’Histoire de France racontée par les contemporains, enfilade de fragments judicieusement choisis par M. Zeller et qui complèteront de façon très suffisante nos sept chroniqueurs.
Le nom de Charlemagne que j’indique en second lieu n’est pas, on le pense bien, un nom d’auteur ; il n’est pas question d’inciter les lecteurs à l’approfondissement des Capitulaires. Mais c’est celui d’un cycle légendaire au moins autant qu’historique. Donc après avoir lu la Vie de Charlemagne, d’Eginhard, traduite par Teulet (1 volume, Didot), on prendra l’Histoire poétique de Charlemagne, de Gaston Paris, ou les Épopées françaises, de Léon Gautier. Les érudits trouveront d’eux-mêmes chez Picard le Manuel de Dhuoda, édité par Bondurand ou l’Histoire poétique des Mérovingiens, de Godefroy Kurth.
Villehardouin vient ensuite, à propos de qui se présente la question des textes primitifs ou retouchés. Si l’on se fait scrupule de lire l’Histoire de la conquête de Constantinople dans le texte rapproché du français moderne qu’a établi M. Natalis de Wailly (Hachette) on recourra à l’édition Didot (1 volume) avec d’autant plus d’assurance que le texte original y est accompagné d’une traduction et d’un vocabulaire, œuvres, d’ailleurs, du même érudit.
Joinville pourra être lu dans la même édition Natalis de Wailly (Didot) ; les exemplaires en sont épuisés en librairie, mais on en trouve dans toutes les grandes bibliothèques publiques. A défaut, on prendra la petite édition E. Michel (Didot). Le bon sénéchal rédigea ses notes très tard ; c’est ce qui leur donne parfois un air de radotage ; quand il les recopie simplement telles qu’il les écrivit à trente ans, elles sont charmantes : Joinville n’est pas plus Sancho que saint Louis n’est don Quichotte.
Les Chroniques, de Froissart, constituent un morceau plus copieux : 20 volumes dans l’édition Kervyn de Lettenhove (Bruxelles). Même dans les doubles et denses colonnes du Panthéon littéraire (Delagrave), leur développement exige de gros volumes. Il est vrai qu’il y a des abrégés. Mme de Witt, née Guizot, en a donné un en style modernisé qui ne tient qu’un volume, massif à la vérité, mais enrichi de planches et d’illustrations (Hachette). Un petit volume d’extraits se trouve chez Didot.