Jeanne d’Arc. Encore un nom qui est mieux qu’un nom d’auteur. Pour nous Français, le procès de la Pucelle est plus précieux cent fois que toutes les chroniques. Mais le spectacle de cette humble fille des champs aux prises avec tant de subtilité retorse et de volonté implacable n’est-il pas une des stupéfactions de l’histoire ? Miracle, certes, à quelque point de vue qu’on se place ! On comprend que les épopées et les drames soient toujours ici restés au-dessous de la réalité ; quelle œuvre de fiction pourrait être plus poignante que l’œuvre de mort qui se poursuivit, si ardente qu’elle en reste à nos yeux vivante avec tous ses acteurs, les enquêteurs, les juges, les tortionnaires, les témoins, jusqu’aux soudards de garde qui viennent cancaner de grossières insignifiances : et vidi mammas quæ pulchræ erant. Tout cela est en latin, en effet, mais on a traduit (2 volumes, de l’édition O’Reilly), les cinq tomes de pièces publiées par Quicherat dans la « Collection de la Société de l’Histoire de France ». Il y en a de suffisants fragments dans le second volume de la Jeanne d’Arc, de Wallon. Comme on sait, toute une vaste littérature existe sur la Pucelle d’Orléans ; outre Quicherat et Wallon, il faudrait nommer encore Siméon Luce, Cosneau, Longnon, Vallet de Viriville, sans oublier l’admirable tome V de Michelet. Pour les érudits, ou pour ceux qui veulent situer la Pucelle au milieu de son temps, la grande Histoire de Charles VII, de M. de Beaucourt, est ici le livre obligatoire.

Enfin les Mémoires, de Commynes, qui étaient épuisés chez Didot et malaisés à trouver à la « Société de l’Histoire de France », viennent d’être réédités par M. de Maudrot (2 volumes, A. Picard), d’une façon tout à fait précieuse pour les savants puisqu’on leur donne de l’inédit, et satisfaisante pour les simples curieux qui trouveront dans l’introduction de l’éditeur l’étude critique la plus juste qui ait été écrite sur le compère un peu énigmatique de Louis XI et de Charles le Téméraire.

Ce sont là les principaux chroniqueurs, ceux qu’il ne faut pas ignorer. Mais après eux, que d’autres seraient à lire, si on s’intéressait à ces vieux temps ! On les trouvera dans les grandes collections de Mémoires sur l’histoire de France (Guizot, 31 volumes ; Petitot, 52 volumes ; Michaud et Poujoulat, 32 volumes) ou dans les 13 gros volumes du Panthéon littéraire. Je n’indique pas de noms, le moindre choix tourne au catalogue et pousse vite au complet. Et puis est-il licite d’inciter à ouvrir des Journal d’un bourgeois de Paris ou des Chanson de la croisade qu’on ne connaît soi-même que par de vagues extraits, et qu’on n’achèverait probablement pas si on se mettait à vouloir les connaître ? Tout au plus est-il permis d’indiquer ce qui semblerait préférable ; ainsi, par exemple, si j’avais sous la main la « Collection des historiens des Croisades » je lirais, de préférence à Guillaume de Tyr et à l’Anonyme des Gesta Francorum qu’en somme je connais ou devine, les historiens arabes ou byzantins qui, le point de vue changeant, piqueraient plus à vif ma curiosité.

Quant aux historiens modernes, on y regardera à deux reprises avant de s’engager dans leur domaine, surtout si l’on a quelque tendance à s’obstiner, une fois le premier pas fait. On ne sait pas à quoi expose l’ambition d’aspect modeste de lire seulement l’ouvrage définitif sur chaque grande période, et encore pis le désir de connaître tout ce qui a paru d’important sur tel siècle ou quart de siècle. Qui s’y est laissé prendre une ou deux fois connaît la vanité de ces entreprises. J’oserai même conseiller de se mettre en garde dès le début contre la manie du « dernier paru » et de « l’au courant de la science ». Sans doute Freeman, par exemple, a démoli Thierry, mais il n’en est pas moins vrai qu’une fois averti du parti pris de race de la Conquête de l’Angleterre par les Normands, vous prendrez certainement plus de plaisir, et peut-être de profit, à suivre Augustin Thierry qu’à suivre Freeman. Il y a des auteurs vieillis et qu’on lira toujours, ne serait-ce que pour cette raison qu’ils sont lisibles. Ainsi le Barante des Ducs de Bourgogne ; ainsi le Mérimée du Don Pèdre le Cruel et du Faux Démétrius. J’ai toujours eu envie — et je finirai bien par la satisfaire — de lire l’Histoire des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, de l’abbé Vertot, pour savoir si « Mon siège est fait » a droit aux circonstances atténuantes. Voilà une envie qui ne me viendra pas à propos de quelque œuvre contemporaine d’érudition « définitive ». D’autant qu’il ne faut pas être un bien grand philosophe pour savoir ce que vaut ici le définitif. L’histoire sera toujours, suivant le mot de Renan, « une petite science conjecturale », et les procédés solennels d’investigation que MM. Langlois et Seignobos promulguent dans l’Introduction aux études historiques gonfleront d’orgueil les rats de bibliothèque qui croient à la vérité du témoignage humain, mais feront assurément sourire les confesseurs, les juges d’instruction et même les simples épiciers.

On s’en tiendra donc, je l’ai dit, à un manuel scolaire, même à un sec répertoire de faits et de dates. Que si, d’ailleurs, on préférait à ces aides arides un exposé plus vivant comme l’Histoire de France, de Michelet, rien de mieux. Les sept premiers volumes du grand historien gardent aujourd’hui encore tout leur prix. Avec d’autres œuvres d’écrivains déjà cités, on pourrait même ordonner tout un très suffisant choix de lectures historiques.

Peut-être en ce cas pourrait-on modifier l’ordre de lecture de nos « Penseurs et moralistes », commencer, par exemple par Fustel de Coulanges dont les recherches accompagneraient la lecture de Grégoire de Tours, continuer par Quinet dont le génie brumeux floconnerait à son aise au milieu des chansons de geste, puis par Guizot qui, avec ses deux Histoires de la Civilisation, éclairerait l’époque des croisades, comme Michelet, après, celle de la guerre de cent ans, et ainsi de suite.

L’important serait de ne pas se laisser inonder par la marée des livres. Les esprits graves et méthodiques sont ici en un péril spécial. On sait que Victor Duruy, ayant l’intention d’écrire une Histoire de France, commença par le commencement, se disant qu’il ne verrait rien de bien clair à la France s’il ne connaissait pas d’abord la Gaule ; mais une fois en compagnie de ses Gaulois, l’intelligence des Romains lui parut non moins indispensable ; il alla à eux, et aussitôt ce fut les Grecs qu’il reconnut qu’il devait d’abord comprendre. Heureusement ses déductions s’arrêtèrent là, et il eut le temps, après avoir exploré sa Grèce et y avoir même fait une découverte mémorable, celle du « torrent qui coule à sec », de revenir sur ses pas et de fouiller Rome ; mais il lui aurait fallu une seconde vie pour arriver à la France. Mieux vaut donc prendre au hasard une génération, un homme, un épisode, un aspect, car qui voudrait posséder un peu sérieusement une période aurait chance de ne plus en sortir. Rien que sur la Gaule barbare, que n’aurait-il pas à lire ? d’Arbois de Jubainville et Bertrand pour l’archéologie, de Valroger et Sumner-Maine pour la sociologie, Longnon et Desjardins pour la géographie, Amédée Thierry, Napoléon III, Camille Jullian pour les faits historiques, et il y aurait deux ou trois fois plus de noms à citer, si l’on laissait un agrégé dresser une liste des livres indispensables !

Je crois qu’on ferait bien, pour limiter d’avance ses études d’histoire, de choisir dans ce chaos fascinant que fut « le moyen âge énorme et délicat » sept points particuliers, un par année. Voici quelles pourraient être ces « sept lampes », comme dirait Ruskin, et je n’ai pas besoin d’ajouter que chacun pourrait, à son goût, modifier son luminaire.

1o La Civilisation byzantine. Grâce à Dieu, elle sort enfin de l’inepte discrédit dans lequel elle gisait. Dire qu’on a osé comparer à la piètre société chinoise ratatinée dans ses rites et ses alphabets, abrutie par ses calculs usuraires et ses cultures stercoraires, et dont le plus haut coup d’aile a imaginé d’assez jolies potiches et d’assez grimaçants épouvantails, cette admirable civilisation byzantine, à la fois mystique et guerrière, scientifique et conquérante, sœur cadette de la civilisation hellénique, mais digne de son aînée, car si elle lui est inférieure sous le rapport des marbres, elle lui est, sous tous les autres, égale ou supérieure ! La théologie chrétienne, qui est tout entière l’œuvre des Pères grecs, ne vaut-elle pas la philosophie de Platon ? La science byzantine n’égale-t-elle pas la science athénienne ? Le feu grégeois brûlait du moins avec une autre certitude que les miroirs d’Archimède. La coupole de Sainte-Sophie n’est-elle pas digne du fronton du Parthénon, et plus généralement n’y a-t-il pas plus de variété, de richesse et de beauté dans l’architecture byzantine mère de l’arabe, de la mauresque, de la persane et de l’hindoue, que dans la cella à colonnes qui s’obstine tout au long des promontoires d’Hellas ? Le Bas Empire, quel fâcheux jeu de mots ont fait là les pédants ! Je voudrais bien savoir ce qu’auraient fait Athènes et Sparte, et la Macédoine par-dessus le marché, s’il leur avait fallu lutter contre l’Islam. Que l’on compare seulement l’expédition des Athéniens en Sicile, et les campagnes des Autocrators dans la Grande Grèce, et qu’on se rappelle le peu de durée qu’eurent les rayonnements de l’ancienne civilisation hellénique, la Scythie grecque, l’empire gréco-bactrien, l’œuvre des Lagides et des Séleucides, en regard de la force d’expansion et d’ascension du monde russe, fils de la civilisation constantinopolitaine.

Donc on aura raison de vouloir connaître d’un peu près cette longue épopée byzantine, plus longue même que l’épopée romaine. Et pour la connaître, on ne pourra mieux faire que de feuilleter dans quelque bibliothèque publique le Palais impérial de Constantinople, de Labarte, ou les Monuments de l’art byzantin, de MM. Millet, Diehl, etc. (Leroux). A défaut de ces grands ouvrages, et de ceux analogues de Texier, Didron, Couchaud et autres, le petit manuel de M. Bayet, l’Art byzantin (Quantin), rendra des services. Dans la collection des Villes d’art (Laurens), un volume sur Constantinople a paru et un autre sur Ravenne. Comme récits proprement dits, on laissera de côté les grandes machines rouillées de Gibbon et de Lebeau (tout au plus ici la récente Histoire de la civilisation hellénique, de Paparrigopoulo, chez Hachette) ; mais on prendra les 3 volumes d’Amédée Thierry sur les Ministres des fils de Théodose, Saint Jean Chrysostome, Nestorius et Eutychès (Perrin), et quelques intéressantes monographies, la Théodora, de Debidour, l’Héraclius, de Drapeyron (Fontemoing), le Constantin Porphyrogénète, d’Alfred Rambaud, et le Nicéphore Phocas, de Schlumberger (Didot) ainsi que les 2 volumes de l’Épopée byzantine (Hachette), qui lui font suite. Ces trois derniers ouvrages, luxueusement illustrés, suffiraient à donner de l’histoire de Constantinople l’idée la plus brillante. Un roman de Jean Lombard, Byzance, écrit dans un style fatigant, est assez curieux aussi au point de vue évocatoire pour le temps de Justinien. Un autre ouvrage, qui se lit comme un roman et mieux que tel roman, la Grande Grèce, paysages et histoire, de François Lenormant (A. Lévy, 3 volumes), regorge de très particuliers détails à la fois sur la période médiévale, sur le siècle pythagoricien et même sur les temps contemporains ; il est possible que le renouveau de faveur du byzantinisme vienne en partie de ce livre.