2o Les Cathédrales. Ici rien ne vaut une collection de photographies, si ce n’est un voyage aux édifices mêmes. Mais ces notes sont rédigées à l’usage des sédentaires. Va donc pour les planches ! Il y en a de tout genre, depuis les Albums historiques des éditeurs scolaires, Colin, Delagrave, Delalain, etc., jusqu’à la grande publication des Sites et Monuments, éditée par le Touring-club, en passant par les collections, de la France vue par les artistes, de l’Univers pittoresque et du Tour du Monde. Bien entendu, si on habite Paris, on ne négligera pas les promenades au Musée du Trocadéro. Mais s’il vaut mieux voir les cathédrales elles-mêmes que quelques fragments moulés, et des moulages que des photographies, et des photographies que des bouquins, pourtant, il faut l’avouer, l’étude de certains livres est bien utile. Que de gens chez qui de sincères goûts esthétiques auraient continué à dormir si quelque enthousiaste Ruskin n’était venu les réveiller à grand carillon ! De tous les amours, il n’en est peut-être pas de plus communicatif que celui des belles architectures.
Aussi sera-t-il difficile de lire un livre à la fois savant et ardent comme l’Art au treizième siècle, de M. Émile Mâle, sans se sentir naître une âme d’« homme des cathédrales ». Alors, on se jettera sur tel tableau d’ensemble luxueusement présenté comme l’Art gothique, de Gonse, et peut-être, la curiosité croissant, recourra-t-on à la riche mine des répertoires de Viollet-le-Duc. Il y a dans les 10 volumes du Dictionnaire raisonné de l’architecture française, et dans les 6 volumes du Dictionnaire raisonné du mobilier français, de quoi se dispenser de lire toutes les compilations des vulgarisateurs comme Paul Lacroix, qu’à défaut des savants originaux (Quicherat, de Caumont, Didron, Courajod), on pourra d’ailleurs parcourir, ne serait-ce que pour les illustrations (3 gros volumes, Didot). Mais de ces ouvrages les uns sont introuvables hors des bibliothèques publiques, tels les Viollet-le-Duc, les autres d’un prix élevé, tels Gonse et Mâle, et plus encore les belles photographies et les Sites et Monuments. Heureusement, les petits volumes de la « Bibliothèque de l’Enseignement des Beaux-Arts », sont d’obtention plus aisée ; on aura donc toujours l’Architecture romane et l’Architecture gothique, de Corroyer, quoique les renseignements y soient forcément bien succincts.
Il serait bon, si l’on voulait ne pas être trop superficiel en cette étude, de se procurer quelques documents illustrés sur l’étranger. Il y a eu dans toute la chrétienté médiévale une floraison artistique qui, pour tirer son origine de la France, n’en a pas moins donné des œuvres très originales en d’autres pays, notamment en Portugal et en Angleterre. Le mot gothique, on le sait, ne doit pas faire illusion ; la terre germanique n’a rien donné qui atteigne de loin au style manoel ou au style tudor. Mais les chefs-d’œuvre d’outre-mer ou d’outre-monts ne valent pas, malgré tout, nos vieilles merveilles de France ; je connais presque toutes les grandes églises médiévales de l’étranger, aucune ne m’a terrassé d’admiration comme l’écrasante cathédrale de Bourges.
3o L’Église. — Celui qui aura longuement contemplé cette blanche robe de cathédrales que la chrétienté revêtit alors, suivant le mot du vieux chroniqueur, voudra assurément connaître l’origine de cette renaissance artistique. Et semblablement qui aura considéré le moyen âge ne résistera pas à la tentation d’interroger ce qui fut son âme, l’Église. Mais là encore, il faudra se garer des redoutables « Histoire de l’Église » en vingt ou cinquante volumes. Il faut avoir une vie devant soi pour lire l’abbé Darras ou l’abbé Rohrbacher. Et puis nous n’écrivons pas ici pour les érudits qui d’eux-mêmes sauront bien où trouver la Gallia christiana, des Bénédictins, ou les Acta sanctorum, des Bollandistes, ni pour les spécialistes qui puiseront des voluptés dans l’antique Histoire ecclésiastique, de l’abbé Fleury, ou dans la récente Histoire des Conciles, de Hefele, mais pour les simples curieux d’idées générales. A ceux-ci conviendront mieux, exception faite pour un manuel servant de guide, quelques livres comme la France chrétienne dans l’histoire (1 volume, Didot), ou les Moines d’Occident, de Montalembert ; on ne comprend pas le haut moyen âge si on ne se fait pas une idée de cette sorte de colonisation expansive que fut l’œuvre de nos moines. Dans la collection des « Saints » (Lecoffre), on trouvera des ouvrages louablement brefs et suffisamment érudits sur quelques grandes figures, par exemple le Saint Dominique de Jean Guiraud, ou le Saint Vincent de Paul, d’Emmanuel de Broglie, à quoi on peut ajouter, dans un genre différent, la Vie de sainte Lydwine de Schiedam, de Huysmans (Stock), et la Vie de sainte Catherine d’Alexandrie, écrite au quinzième siècle, par Jean Miélot (Letouzay).
Il ne faut pas mépriser les biographies. Le courant est, je le sais, en sens contraire. On affirme que les individus ne sont rien devant le collectif, et qu’en histoire il n’y a de digne d’attention que les institutions, les coutumes, les rites ; comme s’il n’y avait pas plus de choses, suivant le mot de Nietzsche, dans un philosophe que dans toutes les philosophies, et comme s’il n’était pas pour nous plus important de connaître l’âme d’un saint Bernard que la collection complète des décrets des Conciles, des règles des Ordres et des rituels des Liturgies. Et dans saint Bernard, ce n’est pas au grand pasteur de peuples que je pense. Sans doute, ce qu’on voit de l’Église, de loin, ce sont des figures géantes comme la sienne, ou celle de Grégoire VII, ou d’Innocent III, et sur eux tous il y a de savants livres, celui de Hurter (3 volumes traduits) sur Innocent III, celui de l’abbé Delarc sur Grégoire VII, celui de G. Chevallier sur saint Bernard ; mais je crois qu’on saisira mieux encore la force d’expansion du christianisme d’alors en s’adressant à des figures moins hautaines, à des saints méditatifs ou extatiques, à ce bienheureux Raymond Lulle, par exemple, dont Marius André a écrit la vie (Lecoffre), qui ne fut même pas l’alchimiste qu’on dit, qui ne fut qu’un apôtre, et qui a laissé dans le Livre de l’Ami et de l’aimé une des manifestations les plus étonnantes de ce mysticisme attendri qui devait bientôt donner « le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes », l’Imitation.
4o Les Universités. — Au moyen âge, l’Église et les Universités marchent ensemble, et l’accord ne peut surprendre que les esprits d’un certain tour. Physique et métaphysique ont des terrains si distincts qu’on ne voit pas quels conflits seraient possibles entre elles si, hélas, l’une et l’autre n’avaient pour champions des hommes. Mais au fond n’est-ce pas le même désir de vérité absolue, poursuivie à tout prix, qui a produit la grande expansion religieuse qui ouvre le moyen âge et la grande expansion scientifique qui le ferme ? Aucun psychologue ne secouera ici la tête. L’oratoire est frère du laboratoire.
Mais laissons ce sujet qui demanderait un volume, et en nous en tenant aux Universités médiévales, renvoyons, pour les généralités, à l’Histoire de la civilisation française, d’Alfred Rambaud (Colin), pour les détails à diverses biographies ou monographies, par exemple le Gerbert, d’Hock, qui a été traduit en français, l’Averroès, de Renan, le Suger, de Huguenin, le Roger Bacon, de Charles, et l’Abélard, de Rémusat. Peut-être même pour ce dernier, de préférence aux 2 volumes didactiquement écrits, fera-t-on bien de prendre le drame philosophique du même auteur, Abélard (1 volume, Calmann-Lévy). C’est un ouvrage qui mériterait d’être plus connu ; à lui seul il suffirait à donner une vivante idée du monde scolastique du douzième siècle et des grandes luttes qui l’animèrent, encore que le mot d’Abélard expirant au dernier acte ne semble pas d’accord avec ce qu’on sait du maître d’Héloïse. Et puisque ces noms se présentent, qu’ils fassent penser à lire les Lettres des deux malheureux amants ; la traduction Victor Cousin (1 volume, Garnier) est dite la meilleure.
Quant aux ouvrages spéciaux sur le progrès des diverses sciences au cours des siècles, ce qui est peut-être la partie la plus importante et la plus intéressante de toute l’histoire, on trouvera toutes les indications nécessaires dans la Bibliographie de l’histoire de France, de G. Monod, ou dans les bibliographies qui suivent les chapitres de l’Histoire générale, de Lavisse et Rambaud.
5o Le Procès des Templiers. — C’est encore un des points obscurs de notre histoire, et peut-être, une année, se laissera-t-on aller à la tentation d’y voir clair. Les pièces du Procès ont été produites par Michelet, en deux gros volumes, dans la Collection des documents inédits, publiée par le Ministère de l’Instruction publique. On les complètera avec le texte de l’Enquête éditée plus récemment par J. Loiseleur dans son livre : la Doctrine secrète des Templiers. Et si l’on veut avoir l’opinion de la critique actuelle, on lira l’article de M. Langlois dans la « Revue des Deux Mondes » de 1891. Sur l’époque où se passa cette sombre tragédie, le livre classique, quoiqu’un peu ancien, est celui de Boutaric : la France sous Philippe le Bel.
6o L’Inquisition. — Autre problème sur quoi on tiendra sans doute à se faire une opinion. Heureusement il n’intéresse pas trop la France, et dans la mesure où il l’intéresse, on aura de suffisantes lumières avec le livre de Ch. Molinier : l’Inquisition dans le Midi de la France. Mais il intéresse énormément l’Espagne, et, chemin faisant, on pourra se demander les raisons de la grandeur et de la décadence de ce noble pays. Pourquoi tant d’obscurcissement après tant de splendeur ? Inquisition, Monachisme, Centralisation, Émigration, Expulsions, Mesta, Almojarifazgo, que d’explications furent données et combattues ! Mais qui sait si, au fond, on n’a pas exagéré la décadence comme la grandeur ? L’Espagne actuelle est un pays de plus de ressources qu’on croit et qui, à la moindre éclaircie, redevient assez florissant. Quant à l’Espagne d’autrefois, était-elle si éblouissante qu’on nous l’a dit ? Les quarante millions d’habitants qu’elle aurait eus sous les Romains seraient vite morts de faim sur le plateau des Castilles, et pour les merveilles d’hydraulique agricole qu’auraient inventées les Arabes, le spectacle des cultures marocaines d’aujourd’hui les rend peu croyables. Il est possible que l’Espagne soit un pays qui ait fait toujours illusion, pour la richesse par quelques huertas, points de verdure perdus dans d’abrupts déserts, et pour l’importance historique par quelques chances inouïes qu’elle ne méritait peut-être pas, mais qui, c’est son éloge, l’ont trouvée digne d’elles. Ceci ne persuadera pas, d’ailleurs, ceux qui expliquent la torpeur dans laquelle s’endormit la péninsule, il y a deux cents ans, par l’Inquisition. Et qui oserait dire qu’ils ont tort ? Les mouvements psychologiques sont les plus mystérieux dans leurs causes, les plus inattendus dans leur marche et les plus démesurés dans leurs résultats ; quand on voit ce que donne la panique dans une armée dont peut-être l’ennemi est en fuite, et la passivité en face d’une Terreur, au fond dénuée de toute force réelle, on ne peut pas nier qu’une menace continue comme celle de l’Inquisition soit capable des conséquences les plus graves pour une civilisation.