Quant aux événements de l’histoire du Saint-Office, ce qui complique leur étude, c’est que la plupart des pièces officielles ont été détruites à l’époque de Joseph Bonaparte. L’Histoire de l’Inquisition d’Espagne, de Llorente, qui reste la principale source, est sujette à caution. Llorente, ancien familier de l’Inquisition, s’appuie sur des documents qu’il dit avoir connus, mais que personne ne peut maintenant contrôler ; le chiffre de 30.000 victimes qu’il donne pour le bilan du régime inquisitorial a été contesté, et l’on en trouvera la discussion critique dans un appendice à l’Histoire de Ximenès, par Hefele, qui a été traduite en français. La brillante et célèbre Lettre sur l’Inquisition, de Joseph de Maistre, est à lire aussi pour remettre bien des choses au point. Peut-être en effet aurait-il mieux valu, au seizième siècle, tomber entre les mains des inquisiteurs d’Espagne comme suspect d’hérésie, qu’entre celles de juges protestants d’Allemagne ou d’Écosse comme suspect de sorcellerie. S’il est exact, ainsi que le dit Jules Baissac dans sa Sorcellerie, que le nombre des victimes de la manie démonologique dans le Saint-Empire ait été d’un million, le personnel de Torquemada doit s’avouer vaincu. Il est vrai qu’il ne faut pas juger de ces tristesses de l’histoire humaine d’après les chiffres seuls, car alors la palme sanglante devrait être, sans conteste, décernée à notre Révolution. Je ne veux pas quitter la matière des auto-da-fé sans noter la récente Histoire de l’Inquisition, de Ch. Lea (traduite en français avec préface de S. Reinach) ; elle arrêtera sans doute ceux qui, par amour du paradoxe, auraient été tentés de réhabiliter les inquisiteurs, ces fâcheux interrogants qui, remarquait quelqu’un, se tenaient toujours à côté de la question.

7o Le monde asiatique. — Encore d’analogues problèmes, ceux de la grandeur et de la décadence des civilisations arabe, persane, maure, turque, mongole, hindoue. A-t-on ici, également, exagéré les choses ? La science arabe ne serait-elle qu’affaire de traducteurs et de compilateurs ? La splendeur des Khalifes serait-elle un demi-rêve des Mille et une nuits ? L’invasion musulmane a-t-elle conquis l’Asie et l’Afrique au moment où allaient lever les germes d’une renaissance semés par le christianisme de Byzance ? L’Islam porterait-il en lui un double principe d’excitation passagère et de dépression consécutive et définitive ? Il est possible qu’il y ait un peu de vrai dans toutes les réponses qu’on pourrait faire. Dans tous les cas, si l’on prend la Civilisation des Arabes, de Gustave Le Bon (Didot), qui est un bon livre d’ensemble, on devra se mettre en garde, tout d’abord, contre le titre, la civilisation de l’Islam n’ayant pas été l’œuvre d’Arabes, mais de Syriens, de Coptes, de Berbères, d’Ibères, de Grecs, de Persans, voire de Turcs comme Avicenne, et surtout, peut-être, de renégats européens : un des plus fameux grands vizirs de Stamboul, Kiuperli, qui faillit prendre Vienne, se nommait, dit-on, Mastaï, grand-oncle peut-être de Pie IX, et nous savons par les captifs d’Alger et de Tunis que presque tous les reïs barbaresques étaient d’origine italienne, provençale ou catalane.

Ceci posé, on pourra lire : Sur le khalifat de Cordoue : l’Histoire des musulmans d’Espagne, de Dozy, qui donne de bien curieux détails sur la façon dont la langue arabe avait submergé en Andalousie la langue romane, et dont la civilisation du désert s’était substituée à la vie européenne, ainsi les députés de Louis le Débonnaire obligés de séjourner plusieurs mois à Saragosse parce que la caravane pour Cordoue ne part qu’une fois par an. Sur le Khalifat des Fathimites, les trois volumes de planches in-fo, de Prisse d’Avesne : l’Art arabe d’après les monuments du Caire ; à défaut de cette luxueuse publication, le petit précis de Gayet, l’Art arabe, dans la collection Quantin. Sur le khalifat de Bagdad, l’Histoire des Arabes, de Sédillot, malaisée à obtenir. Sur les Turcs et les Mongols, la très savante et très intéressante, bien qu’écrite un peu trop prétentieusement, Introduction à l’Histoire de l’Asie, de Léon Cahun (Colin). A ce livre de fond, on ajoutera quelques documents du temps, tels que le Livre de Marco Polo (2 volumes, Didot), si savoureux dans son vieux français : « Il y avait si grand cri d’une part et d’autre à moult grand planté de mors et de navrés que l’on ne put pas ouïr dieu tonnant, car la bataille fut moult aspre et félonesse et ne s’épargnaient de rien à occire. » Nous sommes bien peu excusables d’ignorer en France ce vieux récit qui est un des monuments de notre langue ou, si l’on préfère, une des meilleures preuves de la royauté qu’elle exerçait au treizième siècle. Le voyage, ainsi que ceux de Rubruquis et Plan Carpin qu’on trouvera dans le « Recueil de la Société de Géographie de Paris », remet d’ailleurs les choses au point sur ces pays des « oliphants et des girofles », que nous sommes trop tentés de voir à travers les Mille et une nuits. De la capitale mongole Rubruquis écrit : « Excepté le palais du Khan, elle n’est pas si bonne que la ville de Saint-Denis dont le monastère vaut dix fois mieux que tout le palais de Mangou. » Sur la Perse, le second volume de l’Histoire des Perses, de Gobineau, ou le Coup d’œil sur l’histoire de la Perse, de Darmesteter. Sur l’Inde, enfin, les Civilisations de l’Inde, de Gustave Le Bon, ou l’Essai sur l’évolution de la civilisation indienne de M. de la Mazelière, deux ouvrages écrits à des points de vue antithétiques, ce qui ne fait que les rendre plus instructifs, le premier basé sur la différence absolue des civilisations et des évolutions, le second sur les ressemblances, au contraire, qu’ont présentées l’Inde et l’Europe jusqu’à l’arrivée de Dupleix et de Clive, et sur le probable d’un rapprochement prochain, qui irait en s’accentuant. Le premier volume du livre de M. de la Mazelière contient une bonne bibliographie de la matière, on y puisera des envies de lectures ; j’ai idée que les Mémoires du sultan Bâber (traduction Pavet de Courteille, chez Leroux), doivent être fort curieux, ou encore les Voyages, de Tavernier, en 1676, et de Bernier, une trentaine d’années plus tard, dans les États du grand Mogol.

Nous voici arrivés au terme de notre troisième stade, hélas, presque à la quarantaine déjà ! Résumons les lectures bigarrées que nous nous serons imposées pendant ces derniers sept ans.

32. Dante (et les autres poètes italiens classiques). Joseph de Maistre (et Xavier, Bonald, etc.). Grégoire de Tours (et autres chroniqueurs ; Michelet qu’on poursuivra les années suivantes). La civilisation byzantine (Amédée Thierry, Schlumberger, Lenormant, Bayet).

33. L’Arioste (et les poètes italiens contemporains, avec Mistral et les félibres). Mme de Staël (Benjamin Constant, Joubert). Le cycle poétique de Charlemagne (les chroniqueurs comme Eginhard aussi). Les cathédrales (Gonse, Mâle, Corroyer).

34. Virgile (et les poètes du siècle d’Auguste). Lamennais (Proudhon et Bastiat, les Saint-Simoniens). Villehardouin (quelques chroniques de la première croisade). L’Église (les Moines d’Occident, la Collection des Saints).

35. Lucrèce (et les autres poètes latins ; Gaston Boissier). Guizot (Thiers, Villemain, Cousin). Joinville (et les autres chroniqueurs du temps). Les Universités (Rambaud, Rémusat, les Lettres d’Héloïse et d’Abélard).

36. Homère (et les poètes grecs d’avant les guerres médiques ; Croiset). Michelet (et les Thierry, Mignet, Barante). Les chroniques de Froissart. Le Procès des Templiers.

37. Eschyle (Sophocle, Euripide, Pindare). Quinet (Ballanche, Swetchine, les mystiques, les occultistes). Le Procès de la Pucelle (le tome V de Michelet). L’Inquisition (Llorente, Hefele, Joseph de Maistre, Lea).