38. Aristophane (Démosthène, Théocrite, Lucien, l’Anthologie). Fustel de Coulanges (et Paul Viollet). Commynes. Le monde asiatique (G. Le Bon, Gayet, Marco Polo, Cahun, la Mazelière).
QUATRIÈME PÉRIODE
La pleine maturité d’esprit. De 39 à 45 ans. On peut lire beaucoup, et varier ses plaisirs. Aux classiques, aux chroniqueurs, aux sociologues, on commencera à joindre les philosophes. Cela fera quatre grands hommes par an. Il faut se hâter. La cinquantaine approche, et avec elle l’âge du demi-recueillement.
Comme classiques, certains noms s’imposent, tous ou presque tous ceux que je vais dire : 39, Molière ; 40, Corneille ; 41, Racine ; 42, La Fontaine ; 43, Boileau ; 44, Ronsard ; 45, la Chanson de Roland. Et je sais bien « qu’on a vu tout cela dans le temps », mais c’est tout autre chose d’ouvrir Britannicus en rhétorique ou de le rouvrir à quarante ans, et de lire La Fontaine en épelant ses lettres, ou de le relire avec des cheveux grisonnants ; on ne poussera d’ailleurs pas la conscience jusqu’à s’ingurgiter toutes les œuvres de nos classiques en leur intégrité. Mélite, qu’on ne peut débrouiller sans un fort mal de tête, n’importe qu’aux curieux d’histoire littéraire, et le poème du Quinquina ajoute peu de chose à la gloire du Fabuliste. On s’en tiendra donc aux chefs-d’œuvre, avec, si on a le goût de l’aventure, quelques pointes d’exploration dans le voisinage.
Relire Molière est un devoir agréable en dépit du vers fameux « que quand on vient d’en rire on devrait en pleurer » ; et même plus agréable à quarante ans qu’à vingt. Il est difficile qu’un jeune homme « ayant l’âme un peu bien située » ne soit pas choqué par certains côtés du grand comique, par sa préoccupation continuelle du cocuage et du clystère, aussi par l’implacable de sa raison et de son raisonnement qui vous fait regretter la folle fantaisie d’un Shakespeare. Allons plus loin, il serait regrettable qu’à vingt ans on fût épris de Poquelin ; ses plus fines mouches manquent de poésie et ses plus fringants jeunes-premiers manquent parfois d’autre chose. Mais quelques lustres plus tard, le point de vue a changé ; on préfère le réel, même celui des Éraste et des Angélique, au rêve, même celui des Lorenzo et des Jessica ; on trouve que le pittoresque des chapeaux à plumes et des pourpoints à la française vaut bien celui des maillots mi partis, et des toques vénitiennes ; on incline à l’indulgence pour certaines vulgarités, et l’on découvre de la profondeur où l’on n’avait d’abord vu que de la bouffonnerie ; surtout on est, à ce moment, guéri de la sotte manie des comparaisons, et l’on ne s’étonne plus de ne pas trouver d’Hamlet ou de Tempête dans l’œuvre moliériste, puisqu’il n’y a pas de Tartufe ou de Bourgeois gentilhomme dans le monde shakespearien. On est peut-être aussi appauvri de la noble ardeur scientifique qui vous a fait, étudiant en médecine, vous indigner des plaisanteries du Malade imaginaire ; la science est sacrée, sans doute, mais l’art de guérir change si souvent de dieu, et la fin du dernier traitement est toujours, hélas, tellement la même !
Donc revenu de bien des choses, les tempes dégarnies, mais le cœur resté jeune sous de successives vagues d’amertumes — rire en s’ébrouant, c’est toute la comédie de Molière — on lira, si possible, les 11 volumes de la « Collection des Grands écrivains » ou sinon les un, deux ou trois volumes des éditions ordinaires, depuis l’Étourdi jusqu’au Malade imaginaire, et ce ne sont pas les occasions de réfléchir ou d’admirer qui feront défaut. Les problèmes les plus irritants de Shakespeare ont leur pendant dans Molière. Encore voit-on assez nettement pourquoi Hamlet agit ou n’agit pas, il suffit, au lieu de lire les niaiseries des critiques, d’écouter ce que dit l’Ombre ; mais Don Juan ? mais Tartufe ? En comparaison du ritualisme éclatant de Shakespeare, la religion intime de Molière est étonnamment obscure. Que veut dire son : « Je te le donne pour l’amour de l’humanité », de Don Juan au Mendiant, formule banale ou profonde ? Et ses idées sur les femmes ? « des clartés sur tout », est-ce suffisant ? Et ses tirades sur les Précieuses ? Même ceux qui s’arrêtent à la forme auront force sujets d’études avec lui ; son vers est cloué de chevilles qui, à force d’ampleur, un hémistiche en général, passent inaperçues, et sa prose est parfois, comme dans le Sicilien, en vers blancs. On a dit que son style était cossu ; cela veut-il dire riche ? Gautier déclarait qu’une des plus belles phrases de la langue était de lui : « Ce sont des Égyptiens vêtus en Mores qui font des danses mêlées de chansons. »
Sur les questions de philologie on consultera les Lexiques comparés de la langue de Molière, de Génin et de Livet. Et sur les questions de doctrine, les livres cités dans le Manuel Brunetière, notamment celui de Veuillot, Molière et Bourdaloue, qui garde tout son piquant. Quant à savoir si Molière a passé trois fois ou quatre fois à Pézenas, et si la maison où il est mort est aujourd’hui remplacée par le numéro tant ou le numéro tant de la rue Richelieu, ce sont là angoissants problèmes qu’il faut laisser au Moliériste.
Au lieu donc d’explorer cet océan d’énigmes anecdotiques, on fera bien de lire quelques autres comédies de notre théâtre classique. Dans la collection des « Chefs-d’œuvre comiques » de Didot (8 volumes), ou dans les Bibliothèques Charpentier et Garnier, on trouvera la plupart des pièces que je vais indiquer : de Scarron, Jodelet, Dom Japhet d’Arménie, l’Écolier de Salamanque ; de Boursault, le Mercure galant ; de Brueys, le Grondeur ; de Regnard, les Folies amoureuses et le Légataire universel ; de Le Sage, Turcaret ; de Piron, la Métromanie ; de Gresset, le Méchant ; de Destouches, le Glorieux ; de Favart, les Trois Sultanes ; de Sedaine, le Philosophe sans le savoir ; de Beaumarchais, le Barbier de Séville, et le Mariage de Figaro ; de Picard, la Petite ville. Cela fait déjà seize comédies, et c’est sans doute suffisant. Il sera facile d’ailleurs d’accroître la série. La comédie de l’ancien régime continue à se laisser lire, alors que sa sœur tragique, « sacrée elle est, car personne n’y touche ». Même à la représentation on ne résiste pas à Rhadamiste, tandis qu’on prend un certain plaisir à la Partie de chasse de Henri IV. Encore si Collé a vieilli, Beaumarchais et Marivaux restent-ils d’une jeunesse étonnante. Je renvoie celui-ci à plus tard ; pour celui-là, après avoir vu son théâtre, et pourquoi ne pas aller jusqu’à la Mère coupable ? (Oh ! ce Figaro devenu chattemite !) on lira ses très amusants Mémoires qu’on pourra éclairer à l’aide de l’étude d’André Hallays (Hachette). Figaro à part, la figure de Beaumarchais — ce type de l’homme point mauvais au fond mais intrigant jusqu’à la moelle — est bien à regarder.
Corneille est le poète de l’héroïsme, et en vérité il en faudrait bien un peu pour lire son œuvre entière du premier vers au dernier. A essayer de le faire, qu’on ne suive pas l’ordre chronologique ; on courrait risque d’épuiser tout son courage avant même d’arriver au Cid, et il n’en resterait plus pour lire Pompée ou Don Sanche d’Aragon qui cependant valent mieux que Clitandre ou la Galerie du Palais. Qu’on commence donc par relire les quatre tragédies que comportait le vieux programme de rhétorique, et puis les autres chefs-d’œuvre : Pompée, Don Sanche, Rodogune, Héraclius, Nicomède, Pertharite. Même dans les pièces du déclin, il y a de fières paroles. Toutes, d’ailleurs, sont à étudier et à admirer au point de vue dramatique. Le génie de Corneille, incomplet à d’autres points de vue, était d’une habileté, d’une variété et d’une fécondité scénique extraordinaires ; Sardou et Scribe sont loin de compte ici, et aucun imbroglio de nos vaudevillistes ne vaut Mélite. Le mérite pour être de second ordre n’en est pas moins réel. Une autre qualité, de rang supérieur, est l’habileté de la versification ; personne, pas même Hugo, n’a « fait » le vers mieux que lui. Presque toujours, il rime en substantif ou en verbe. A peu près jamais de participe présent ou d’adjectif comme chez Racine, d’adverbe en ment ou de mot en ion comme chez Molière. Boileau et La Fontaine, eux aussi, à côté de lui vacillent ; La Fontaine doit sa grâce à la liberté de sa mesure ; quand il essaie d’endosser l’armure aux douze pièces, il fléchit ; et quant à Boileau, il tient bien le coup mais sans l’aisance merveilleuse du vieux Corneille. Qui sait même si ce don de facture ne fut pas un malheur pour tout notre théâtre classique ? Car à voir l’Ancêtre manier avec une telle souplesse l’alexandrin, chacun se crut engagé d’honneur à en faire autant, et tragédies et comédies s’acheminèrent obstinément dans l’ornière des douze pieds à alternance implacable, deux féminines, deux masculines. Peut-être que sans cette fâcheuse habileté, l’usage du vers libre d’Amphytrion ou de l’alexandrin croisé de Tancrède eût été beaucoup plus fréquent, et que quelques tragédies de second plan auraient été sauvées.