On lira donc Corneille, puisqu’en dépit de nos théâtres subventionnés, il est à peu près impossible de voir représenter de lui autre chose que le Cid ou Horace, et on le lira lentement, en se forçant peut-être un peu les cinq premières minutes, et en y trouvant ensuite du plaisir. Corneille est très varié, il plaît aux romantiques comme aux classiques, aux amateurs de l’ancien comme aux partisans du moderne, et même aux âmes d’Extrême-Orient comme à celles du pur Occident ; il paraîtrait que de tous nos classiques c’est le plus accessible aux samouraïs japonais. Il est molièresque avant Molière avec le Menteur, et il a eu jusqu’à la fin des vers raciniens, alors que Racine n’a jamais eu de vers cornéliens. Le mot d’Attila : « Si vous vous emportez, j’irai plus loin que vous, Madame ! », a le caractère de « force retenue » du meilleur Racine. Et puis ni Racine, ni personne n’a fait Polyeucte. Au fond, versification et dramaturgie mises à part, tout Corneille est un peu surfait, mais Polyeucte à lui seul vaut les plus hauts chefs-d’œuvre et fait de son auteur l’égal des plus grands ! Je m’en voudrais, à propos du seul drame théologique qui existe dans toutes les littératures, de ne pas recommander la traduction de l’Imitation, encore un chef-d’œuvre de facture, alors qu’on trouvera de soi-même dans toutes les anthologies, les pièces fugitives — les « stances à une marquise » notamment — et la charmante tirade de l’Amour, « Je suis jaloux, Psyché, de tout ce qui respire… » qu’on a raison de détacher du ballet où elle se morfond un peu.
Sur Corneille je ne cite pas non plus de critique — il y en a trop — sauf, comme pour Molière les lexiques, celui de Marty-Laveaux et celui de Godefroy (dont les Morceaux choisis de la littérature française, 3 volumes de prose, 1 de poésie chez Rondelet, sont utiles à consulter tant pour les morceaux eux-mêmes que pour les notices). Mais on ne manquera pas de lire les Examens que Corneille faisait de ses propres pièces, surtout si on s’intéresse aux questions de métier. Collectionnez-vous les sottises des gens d’esprit, vous en aurez une mine abondante dans le Commentaire, de Voltaire, ou le Cours, de La Harpe (si tant est que La Harpe ait de l’esprit). Mais plutôt que d’écouter ces pontifes, le lecteur fera bien de connaître les petits grands hommes de la tragédie classique, comme il a fait pour la comédie. La connaissance sera un peu plus pénible mais aussi plus brève ; il faudrait beaucoup de bonne volonté pour atteindre la douzaine : la Mort de César, de Jacques Grévin, le Venceslas, de Rotrou, le Timocrate, de Thomas Corneille, Rhadamiste et Zénobie, de Crébillon, Alzire et Mahomet, de Voltaire, le Siège de Calais, de Du Belloy, et même les Templiers, de Raynouard ; j’avoue citer certaines de ces tragédies de confiance. On les trouvera pour la plupart dans les 2 volumes des « Chefs-d’œuvre tragiques » de chez Didot.
S’il y a quelque mérite à lire tout Corneille, il y aurait démérite à ne pas aller jusqu’au bout de Racine, douze pièces seulement. On se les récitera donc avec dévotion, le divin Racine a bien droit à ce sentiment. Beau, admirable, sublime ! c’est Voltaire qui a raison ; et je sais bien qu’il avait son idée de derrière la tête, mais bast ! Polyeucte ne s’en porte pas plus mal, et Mérope ne s’en porte pas mieux ! Pour savoir ce que vaut un Racine, il faut voir justement ce qu’a donné un Voltaire avec toute son intelligence, toute son entente de la scène, toute sa recherche du pittoresque, toute sa rage d’attraper quelque jour le premier prix. Ou mieux encore, car enfin Voltaire n’est grand que pour La Harpe, il faut voir ce que Corneille avait laissé à faire malgré son flair théâtral et sa tension héroïque, malgré sa profondeur de pensée et son génie d’expression. Mais gardons-nous de tomber dans le parallèle. « Ce sont deux puissants dieux ! » Et gardons-nous plus encore d’assigner des places ; cela ne prouve rien que Bérénice l’emporte sur Tite ; ni que chacun ait l’intime sentiment que si l’habile Champenois l’avait voulu, il aurait pu faire, lui aussi, parler Auguste ou agir Pauline ; le solide Normand a de quoi se consoler avec ce qui lui reste, quand ce ne serait que son style ! Il est vrai que l’autre aussi a le sien, aussi effarant en son genre à ouvrir des chausse-trappes que le rival à plaquer de fulgurants accords. Décidément, « ce sont deux grands hommes, n’en parlons plus ».
Que lire sur lui ? Rien du tout si possible. Ou, par amusement, les essais de ses devanciers pour voir comment, eux qui résistaient si peu, il les assassina si méchamment. Car que d’Agamemnons avaient précédé son Iphigénie ou que d’Esthers la sienne ! Sur l’inévitable comparaison d’Euripide et de Racine se pourra consulter le récent livre de Faguet, Drame ancien et drame moderne, ou « l’art, semble-t-il, de plaider pour et de conclure contre » ; et sans dédaigner les experts-jurés Sainte-Beuve, Taine ou Lemaître, on questionnera des amateurs spéciaux, la Poétique de Racine, de Robert, ou les Ennemis de Racine, de Deltour. Mais rien de tout cela, est-il besoin de le dire, ne vaut Racine lui-même. Qu’on le lise seulement, lui comme Corneille, comme tous les classiques, dans des éditions pures de notes ! Oh ! ces livres scolaires où à chaque vers le crochet vous harponne vers la glose où un Aimé Martin quelconque vous confie les raisons de son estime ! Dans ce genre de commentaires, il n’y a d’enthousiasmant que ceux où « le langueyeur de porcs », comme Voltaire qualifiait le critique, démontre triomphalement les vices rédhibitoires de l’animal, par exemple les efforts de Voltaire justement pour trouver une faute de français dans chaque quatrain de Corneille, ou les réprobations de l’abbé Olivet à la constatation que, dans le vers d’aspect normal : « Le flot qui l’apporta recule épouvanté », un présent s’accouple monstrueusement à un prétérit !
Cette année-là, après Racine, vous ne manquerez pas de lire son frère cadet, Marivaux, qui du moins l’est beaucoup plus que Crébillon n’est le frère cadet de Corneille ou Beaumarchais le frère cadet de Molière. Il vaut mieux que le mot qu’on a tiré de son nom. A l’entendre, on goûte le plaisir qu’on éprouverait à ouïr du Racine récité par des acteurs en perruque et sous la toge de qui on devinerait l’habit de cour. Et à ce propos, quel fâcheux souci d’exactitude archéologique chez nos directeurs de théâtres qui leur fait affubler les Agamemnons de coiffures mycéniennes au lieu de leur rendre ces beaux casques à panache que Lebrun donne à Alexandre et à Porus ! Encore, du temps de Racine, les acteurs avaient-ils un vague souci de vérité historique, mais est-ce que tous les personnages de Corneille ne devraient pas être costumés à la Richelieu ou à la Mazarin ? Polyeucte, en 1641, ôtait ses gants pour réciter les stances : « Source délicieuse en misères féconde… » Mais revenons à Marivaux. On trouvera ses principales comédies dans le Théâtre choisi de l’édition Garnier ; les autres valent d’ailleurs la peine qu’on recoure aux éditions complètes, même celle de 1823, en dépit de ses gloses saugrenues. On s’extasie devant la hardiesse des « rêveries » d’Aristophane, la ville des Oiseaux ou le duel des Nuées, mais en son genre l’Ile des courtisans n’est pas mal non plus, cette île où tout homme en abordant se trouve réduit à l’exacte stature qu’il mérite.
La Fontaine. Parmi les grands poètes du dix-septième siècle, il faut bien faire une place au bon fabuliste. Ce n’est pas, en vérité, qu’il soit de leur taille. Mais, et ceci le rapproche d’eux, en son domaine il est parfait. Sans doute, il a commis l’imprudence d’en sortir quelquefois ; qu’importe, puisqu’il a eu l’adresse de faire oublier ces fâcheux essais ? Personne ne pense à ses lourds alexandrins, en suivant gaiement le petit vers agile de ses Contes ; et nul ne se doute, en écoutant Maître Renard et Maître Corbeau, qu’il a écrit juste autant de comédies et de tragédies que Racine. Les Contes et les Fables, tout La Fontaine est là, et il faut avouer que si d’autres ont conté aussi bien que lui, aucun homme n’a « fabulé » plus merveilleusement. Le pas que Phèdre avait fait faire au vieil apologue ésopique n’est rien à côté de celui dont maître Jean a poussé en avant la fable phédréenne. Il a vraiment créé un monde nouveau, et nulle preuve n’est plus curieuse de la façon dont il l’a imposé à l’attention de tous que la quantité d’illustrateurs qui ont essayé de l’interpréter, luttant contre l’impossible, tantôt en transposant, tantôt en travestissant ; affubler des animaux de vestons et de robes comme Granville, quel pataquès ! mais crayonner des bêtes véritables, comme certains Japonais, quel contre-sens ! et faire jouer la fable par des humains, comme d’autres illustrateurs, quel aveu d’impuissance ! L’inimitable génie de La Fontaine consiste en cette délicate superposition ; ses petits acteurs ne sont jamais tout à fait animaux, jamais tout à fait hommes, comme ses « morales » ne sont jamais tout à fait pédantes, jamais tout à fait puériles. Et peut-être est-ce à cet art nuancé qu’il doit de plaire à tant de gens, très jeunes et très vieux, fort amers ou fort souriants, convaincus à fond ou sceptiques jusqu’aux moelles. Qu’on ajoute, à ce charme, celui du Bonhomme lui-même, ses adorables naïvetés, ses attendrissantes distractions, et l’on comprendra le nombre, la variété et l’enthousiasme de ses admirateurs. Ceux-ci n’ont que le tort de dépasser trop souvent la mesure : La Fontaine, le plus grand des poètes français ? il n’y aurait pas de quoi se redresser pour contempler la Colonne ! Disons le plus grand des fabulistes de tous les pays, pour accorder une victoire de plus aux chauvins.
Il est un livre, celui de Taine, sur La Fontaine et ses fables, qu’on ne peut pas se dispenser de connaître ; ceux surtout qui auraient été trop vite rebutés par la puérilité du genre, la monotonie des historiettes ou la vulgarité des morales se devraient de le lire ; ils y apprendraient les côtés subtils et exquis de cet art. Assurément, il y a de l’excès dans l’antipathie de Lamartine ou dans le dédain de Remy de Gourmont ; la sagesse artiste et savante de Taine est plus juste. Sa supériorité sur ses confrères éclate dans un livre, le La Fontaine et les fabulistes, où l’auteur, Saint-Marc-Girardin, a utilisé sa manie de la comparaison (tout son Cours de littérature dramatique est une succession de parallèles à vous donner un cauchemar de balances). A vous de voir si vous voulez lire ces autres fabulistes, de La Motte et Florian à Charles Richet et Édouard Ducoté, pour ne parler que des Français, car tous les peuples ont leurs fabliers, jusqu’à l’Inde qui a ouvert la marche fort bien, longtemps avant Ésope, avec Pilpay, et qui la ferme, pas mal du tout, avec Rudyard Kipling.
Puisqu’à relire La Fontaine on se sera refait une âme d’enfant, on en profitera pour se procurer les Contes, de Perrault. « Si Peau d’âne m’était conté, j’y prendrais un plaisir extrême. » Ce plaisir on le prendra aussi même à 42 ans ; La Fontaine était d’ailleurs moins jeune encore quant il écrivait ces deux vers. Il ne faudrait pas me pousser beaucoup, au surplus, pour me faire dire qu’il y a autant d’esprit naïf et plus de vrai génie poétique dans Cendrillon, Barbe Bleue ou la Belle au bois dormant que dans le Chêne et le Roseau ou les Animaux malades de la peste. D’ailleurs, que de fabulistes qui, ma foi, n’ont pas trop mal réussi après celui-ci, et combien peu de « contes de fées » qui se laissent lire après celui-là ! On ne voit guère que la Belle et la Bête, de Mme Leprince de Beaumont qu’on puisse mettre sur le rang du Petit Poucet ou du Chat botté. C’est ou que le genre est fort difficile ou que Charles Perrault est un fort bon auteur.
Boileau lui-même aura son tour. Ce ne fut pas un homme ordinaire. D’abord il se jugea bien. « Souvent, j’habille en vers une maligne prose. — C’est par là que je vaux, si je vaux quelque chose. » Et les gens qui ont une exacte opinion d’eux-mêmes sont rares. Et puis il jugea non moins bien les autres, quels qu’ils fussent. Saint-Simon trouvait que le plus beau geste d’un Louis XIV était d’avoir jeté sa canne par la fenêtre pour ne pas bâtonner un gentilhomme. Les gens de lettres devraient convenir que le plus beau geste de leur corporation fut la révérence avec laquelle Boileau rendit au Roi Soleil le papier qu’il venait de lire : « Rien n’est impossible à Votre Majesté ; elle a voulu faire de méchants vers, elle y a réussi. » Un tel mot, devant un tel homme, en un tel endroit… frères, méditons ! On lira donc Boileau, tous ses vers qui ne tiennent guère qu’un volume et qui sont parfaitement lisibles, et le plus possible de sa prose qui vaut mieux encore. C’est un vrai malheur que ce bon Despréaux se soit cru obligé de « l’habiller en vers », comme Molière se croyait tenu à alexandriner ses grandes comédies. Et de même que Don Juan est bien plus coruscant en prose qu’en vers (et pourtant Thomas versifiait mieux que Poquelin), de même tout Boileau aurait gagné à être prosifié, sauf le Lutrin et les autres poèmes semblables qu’il aurait alors eu le temps d’écrire, débarrassé qu’il eût été de son ingrate marqueterie de satires et d’épîtres en vers.
L’occasion avec lui se présentant de connaître ses alentours, on ne la négligera pas. Je pense que le livre de Delaporte : l’Art poétique de Boileau commenté par les contemporains, doit être précieux à ce point de vue. « Enfin Malherbe vint… » N’est-il pas inattendu, sur cet « enfin » de constater que le dur rimeur était de dix ans l’aîné de Shakespeare ? Peut-être le grand Will aurait-il été, lui aussi, traité de Turc à More par le législateur du Parnasse, si celui-ci l’avait connu. Comme il est malaisé de se procurer les œuvres des Victimes de Boileau, je cite encore quelques ouvrages de seconde main, celui de Philarète Chasles, sous ce titre même ; les Grotesques, de Théophile Gautier ; la Société française au dix-septième siècle, de Victor Cousin. On trouvera dans ce dernier, les deux fameux sonnets de Job et d’Uranie. « Il faut finir mes jours en l’amour d’Uranie… » Le sonnet de Voiture est plus harmonieux, presque lamartinien. Celui de Benserade est plus piquant de tour, avec une chute attendrie qui rappelle celle du sonnet d’Arvers : « J’en connais de plus misérables ».