Ceux qui voudraient expertiser à fond tous ces poètes méconnus mais point négligeables, Saint-Amant, Théophile Viau, Tristan l’Ermite, Bertaut, Racan surtout, et bien d’autres encore, devraient recourir à la Bibliothèque elzévirienne dont Plon a le dépôt ; les volumes sont précieux dans tous les sens. Pour quelques auteurs, surtout les plus connus, on trouvera chez Garnier des éditions d’acquêt plus facile, les Satires, de Mathurin Régnier, le Virgile travesti, de Scarron, les Poésies, de Vauquelin de la Fresnaye. On a réuni d’ailleurs des anthologies spéciales de ces poètes. Les choix faits par M. Ad. van Bever sont pleins de goût. Dans la petite collection Blériot, il y a des fascicules consacrés à Voiture, aux Grotesques, à Scarron, etc.

Ronsard. Si l’on recule devant les éditions complètes de chez Lemerre ou Plon, qu’on prenne toujours les Poésies choisies en 1 volume de chez Garnier ou Charpentier ou le Choix en 2 volumes de chez Didot. Il serait impie d’ignorer notre grand poète d’autrefois, on serait presque tenté de dire notre seul poète d’autrefois, puisqu’André Chénier ouvre déjà l’âge moderne. Et l’ombre de Ronsard se prolonge plus loin encore qu’André Chénier ; ce n’est que tout à fait de nos jours que les symbolistes ont cherché à créer des rythmes nouveaux ; jusqu’à eux toute notre poésie pendant trois siècles vivait de ses créations à lui ; ni dans Lamartine, ni dans Victor Hugo, ni même dans Verlaine et Mallarmé, on ne trouve quelque chose qui ne soit déjà dans Ronsard. Voilà qui vaut la peine qu’on s’intéresse à l’écrivain, et par dessus le marché, à l’homme, lequel reste très sympathique, pour ne pas l’avoir été à ses frénétiques contemporains. Une amusante trouvaille des anecdotiers est le lien de parenté qui, à travers les âges, unit Cassandre à Musset.

On a beaucoup écrit sur la Pléiade depuis le Tableau de la poésie française au seizième siècle, de Sainte-Beuve, qui se lit encore avec intérêt. Mais avaler un volume entier sur Pontus de Thyard, je suppose, c’est beaucoup. Si l’on a patience et longueur de temps, pourquoi ne pas déguster les auteurs eux-mêmes ? Il en est au moins deux, Joachim du Bellay et Rémy Belleau qui en valent la peine. Hors de la Pléiade, il reste encore de quoi choisir et admirer. Les vers d’Agrippa d’Aubigné, comme les cieux, « fument de sang et d’astres ». Guillaume du Bartas n’est pas estimé à sa valeur ; Gœthe le mettait très haut, et, en effet, il y a dans le vieux poète des Jours quelque chose du génie de l’olympien de Weimar. Malheureusement ses œuvres sont difficiles à se procurer. Celles d’Aubigné le sont moins ; on trouve ailleurs que dans la « Bibliothèque elzévirienne » les Tragiques, et plus facilement encore les Aventures du baron de Fœneste. Pour d’autres comme Villon, Marot et la Satyre Menippée, il n’y a qu’à étendre la main. En somme, à ces 4 ou 5 volumes de fonds, Villon, Marot, Ronsard et d’Aubigné, il suffirait de joindre quelques anthologies de l’époque comme les Morceaux choisis du seizième siècle, de Brachet, sans oublier le livre de Marty-Laveaux sur la Langue de la Pléiade (Lemerre).

Enfin la Chanson de Roland. Pour une fois, comme diraient nos voisins, on peut bien faire un peu de philologie romane. Peut-être prendra-t-on goût à la chose et se plongera-t-on, de bon gré alors, dans les Grammaires historiques, de Brachet et de Thomas, dans le très intéressant Dictionnaire de Littré (et à ce propos qu’on n’oublie pas, quelque soir de loisir, de lire son petit Comment j’ai fait mon Dictionnaire, Delagrave), et enfin dans les lexiques plus spéciaux de F. Godefroy et Lacurne de Sainte-Palaye. Les profanes ne se doutent pas de l’intérêt qu’il y a à lire ces vieux glossaires. Avec un Littré, on braverait le sort de Latude. Aucune critique littéraire ne vaut celle des philologues qui surprennent les secrets de la Vie des mots comme Darmesteter, ou ceux de l’Esthétique de la langue comme Remy de Gourmont. Il faut être indulgent même pour les Vaucanson de la sémantique ; l’esperanto n’est pas sans intérêt.

Mais revenons à la Chanson de Roland. C’est décidément un chef-d’œuvre, autre que l’Iliade sans doute, mais égal en son genre. On ne peut lire la mort de Roland sans avoir les larmes aux yeux, alors que celle d’Hector vous laisse froid. Léon Gautier qui a donné plusieurs éditions de la Chanson (Mame) a de plus écrit toute une série de volumes qui en sont l’enthousiaste cortège. L’un d’eux, les Épopées françaises, donne de suffisants détails sur le Cycle du roi, le Cycle féodal et le Cycle de la croisade. Pour les Romans de la Table ronde, il faudra recourir à d’autres auteurs, Paulin Paris et Gaston Paris surtout. De plus, le Cycle antique nous attend. Il y a là toute une mine, tout un district minier que les savants étrangers ont exploité plus fervemment encore que les nôtres ; même n’est-il pas inattendu que ce soient des Danois et des Italiens qui aient écrit les premières histoires générales de ces épopées ? On deviendra donc vite familier avec ces vieux aèdes, aoï ! Crestien de Troyes, qui trouve des éditeurs au fond de l’Allemagne, et Berould de Normandie, qui semble bien être décidément l’auteur de la Chanson de Roland ; du moins me semblent fort spécieux ici les arguments de M. Georges Dumesnil dans l’Ame et l’évolution de la littérature (Lecène).

Et, si le cœur vous en dit, vous ne vous en tiendrez pas aux vieilles chansons de geste. Il y a dans les fabliaux d’exquises bluettes comme cet Aucassin et Nicolette dernièrement réédité (Mercure). Pour se documenter sur la matière, à défaut du gros recueil de Montaiglon (Flammarion), recourir au livre de J. Bédier, les Fabliaux. Sur les trouvères l’Histoire de la littérature française au moyen âge, de M. Gaston Paris, est le meilleur guide qui soit. Quant à l’allégorie, si on achève le Roman du Renard et le Roman de la Rose on aura le droit d’être fier ! Plutôt lire le choix des Conteurs français (3 volumes), de Charles Louandre. Je m’en voudrais de ne pas signaler, en terminant, la grande Histoire de la littérature française publiée chez Colin sous la direction de M. Petit de Julleville ; chaque chapitre étant confié à un spécialiste, les morceaux en sont bons si l’ensemble ne satisfait pas les tenants de l’unité harmonieuse.


En second lieu, la continuation des politiques et moralistes français du dix-neuvième siècle : 39, Auguste Comte ; 40, Cournot ; 41, Tocqueville ; 42, Le Play ; 43, Taine ; 44, Renan ; 45, Tarde.

Auguste Comte est un des points culminants du défunt siècle ; on ne peut donc pas ne pas en faire l’ascension. Qu’on se munisse à tout hasard de ce qui remplace ici les alpenstocks et les échelles de corde, j’entends un peu de vaillance, histoire de ne pas se laisser rebuter par l’abrupt et le rocailleux des premiers pas. Une fois, d’ailleurs, l’impression du début dissipée, on prend goût au voyage, ou pour quitter les métaphores, on s’habitue à ce style sesquipédalier qui rapproche si cocassement Auguste Comte du grand Eschyle. Le père de la sociologie ne peut écrire qu’en tétrasyllabes lui aussi : « Sous l’impulsion systématique du positivisme, on flétrira directement toute aspiration réelle des théoriciens à la puissance temporelle comme un symptôme certain de médiocrité mentale et d’infériorité morale. » Dactyles-Spondées ! Il y a des styles tout en nerfs, et d’autres tout en muscles ; celui de Comte est tout en os, mais en os robustes et receleurs de substantifique moelle ; quand on l’a pratiqué quelque temps, on ne peut souffrir ni la phraséologie romantique ni le bavardage politicien.

Réduite à ce qu’il faut connaître, le Système de politique positive, le Catéchisme positiviste, et le Testament, son œuvre ne comprend que cinq ou six volumes ; et les gens très affairés peuvent s’en tenir, à la rigueur, au volume d’extraits qu’un de ses exécuteurs testamentaires a publié sous le titre presque fâcheux : Auguste Comte conservateur (Le Soudier), et qu’il faudrait toujours lire à cause des Lettres qui ne se trouvent encore que là, l’édition complète de la correspondance n’étant pas achevée. Les extraits sont au surplus bien choisis et permettent de connaître les principaux jugements du grand penseur. On sait combien ils sont surprenants pour qui ne connaîtrait Comte que par ses amis, ou ses ennemis. Ce contempteur de la métaphysique admire l’Église ; cet « apôtre » de la Révolution française s’émerveille du moyen âge ; cet ennemi des rétrogrades abomine la Réforme et a été jusqu’à proposer une alliance aux jésuites ! On a retrouvé dernièrement sur les quais l’exemplaire de son Système qu’il avait dans cette intention envoyé au général de la redoutée congrégation, et qui, ô peu machiavélique père Beckx, n’était même pas coupé ! Tout cela commence à se connaître, et de moins en moins on se trompe sur le sens véritable du mot positif chez Comte, qui ne veut pas dire matérialiste ni même scientifique, mais affirmatif (positif étant l’opposé de négatif), ce qui lui permet de se dire beaucoup plus près de l’Église bâtisseuse que du Protestantisme démolisseur.