C’est que Comte a été, comme la plupart des chefs d’école, travesti par ses disciples. Littré, le plus connu, est aussi celui qui a le plus desservi la mémoire du Maître. Ceux qui s’intéressent, surtout chez les grands hommes, à la psychologie sentimentale, ne devront pas se contenter de son témoignage dans le différend qui sépara Comte et Mme Comte. Triste différend, d’ailleurs, et qu’il vaudrait mieux laisser dans l’ombre, comme toutes les histoires semblables, celle de Carlyle, celle de George Sand, celle de Hugo, de tant d’autres. Mme Comte était une femme très intelligente, ce qui est inattendu étant données ses origines, c’est tout ce qu’on peut dire pour elle. Quant à Comte, il y a toute une littérature sur sa psychologie, sa maladie mentale, ses amours tardifs. Mais tout cela ne s’adresse guère qu’aux fidèles. Pour les autres il y a chez le grand penseur assez d’idées générales à éprouver et assez de fantaisies intéressantes à suivre, depuis le calendrier positiviste jusqu’à la Religion de l’humanité, sans oublier la Bibliothèque positiviste qu’on trouvera en annexe.

La Correspondance d’Auguste Comte et de Stuart Mill, qu’on a publiée dernièrement chez Alcan, fournira l’occasion de connaître le héraut anglais du positivisme. Celui de ses livres qui a été traduit sous le titre : Mes Mémoires, donne de suffisantes clartés sur l’évolution de ses idées. Mais pour pénétrer un peu mieux celles-ci, il faudra lire le Système de logique déductive et inductive. On trouvera chez le même éditeur d’autres livres de Stuart Mill, par exemple, les Essais sur la religion, auxquels on pourra comparer la Crise religieuse, de Matthew Arnold, de même qu’il sera profitable de rapprocher de sa Logique celle de Bain. Mais comment ici ne pas nommer Herbert Spencer ? Son œuvre est de celles qu’il n’est guère permis d’ignorer. Les simples promeneurs se contenteront de prendre de lui le petit livre célèbre, l’Individu contre l’État ; d’autres y ajouteront la Justice sociale ; enfin les savants austères iront jusqu’aux Principes. Il y a en tout plus de 15 gros volumes. L’un d’eux, l’Introduction à la science sociale, dans le louable dessein de mettre en garde contre le préjugé patriotique, oppose à la paille française une poutre anglaise d’une jolie dimension.

Cournot resta longtemps dans l’ombre. Ce fut Tarde qui, plusieurs années après sa mort, le remit en lumière. Pourtant, il n’était pas passé complètement inaperçu de son vivant, et c’est même une petite phrase de Taine en ses Philosophes classiques du XIXe siècle : « Et quant à la logique, nous irons l’apprendre chez M. Cournot », qui donna, paraît-il, à Tarde la curiosité de le lire. Aujourd’hui tout est changé, et le nombre augmente chaque année de ceux qui ont étudié l’Essai sur les fondements de nos connaissances et le Traité de l’enchaînement des idées fondamentales. Ce sont des livres substantiels autant que ceux de Comte, et moins dogmatiques, donc plus profitables au fond. Cournot est le type des penseurs qui vous invitent à penser, alors que Comte serait celui des penseurs qui vous évitent de penser. Ce n’est pas d’ailleurs qu’ils soient antithétiques. C’est ainsi que Cournot juge le moyen âge absolument comme Comte : « Même au dixième siècle, dit-il, il y avait, tout considéré, plus de semences de civilisation répandues sur l’Europe entière qu’il n’y en avait eu au temps d’Auguste et des Antonins. » Quant au catéchisme positiviste proprement dit, si notre philosophe était d’une intelligence trop avisée pour en adopter la rigide étroitesse, il ne le remplaçait pas par un naïf providentialisme, et pour employer parfois ce mot providentiel, par exemple dans la coïncidence de l’usage de la boussole et de la vogue des grandes navigations, il ne tombait pas dans la manie des causes finales où ont donné tant d’historiens. « La philosophie de l’histoire, dit-il, a essentiellement pour objet de discerner dans l’ensemble des faits historiques les faits généraux dominants qui en forment comme la charpente ou l’ossature. »

Les deux grands ouvrages de Cournot vont être réédités. Peut-être leur joindra-t-on à ce moment ses Souvenirs encore manuscrits et qui, pour ne tenir guère que des considérations d’ordre général, n’en sont que plus intéressants. Cournot avait raison de dire, en les commençant, qu’aucun temps de l’histoire n’avait été témoin de changements plus considérables. Peut-être est-ce à cette circonstance qu’il faut attribuer l’actuel développement de la philosophie de l’histoire, ou de la sociologie, ce qui, chez beaucoup, revient au même. Au temps de Bossuet, on pouvait avoir une explication de l’histoire très belle et très pure de lignes, aussi pure et aussi simple qu’un Parthénon. Mais, de nos jours, le domaine des choses s’est trop enrichi. « Si ta cella, disait à la Déesse Renan sur l’Acropole, devait être assez large pour contenir une foule, elle croulerait aussi. »

Des sciences que ne pouvaient soupçonner ni Bossuet, ni Montesquieu, ni même Herder sont venues amplifier encore le problème, anthropologie, préhistoire, ethnographie. Chez certains contemporains de Cournot elles commençaient déjà à être dominantes. Un d’eux, penseur très personnel aussi, longtemps délaissé, revient à la mode, le comte de Gobineau. J’en ai dit un mot déjà à propos des guerres médiques ; sa sympathie pour les Perses est un exemple de la préférence générale qu’il accorde aux barbares du nord et aux demi-nomades de l’orient sur les grands civilisés du midi méditerranéen. Ce furent là longtemps simples paradoxes, bons à entretenir la dévotion de quelques « gobineauverein » d’Allemagne, ou aussi, qui sait, de quelques cercles gobineaulâtres d’Ispahan ou de Chiraz. Aujourd’hui l’engoûment anglo-saxon ayant réveillé, en se substituant à lui, l’ancien engoûment germanique, les idées de Gobineau commencent à se répandre, approuvées, contredites, donc en somme vivantes. C’est pourquoi on pourra lire son Essai sur l’inégalité des races humaines, où dès la première page le problème est planté comme un drapeau. « La question ethnique domine tous les autres problèmes de l’histoire, l’inégalité des races suffit à expliquer tout l’enchaînement des destinées des peuples. » Et, sans doute, on n’acceptera peut-être pas toutes les hardiesses de l’auteur ; il serait dur, sous prétexte que les races du nord sont mal douées au point de vue artistique, d’attribuer à des infiltrations de sang nègre le génie des arts des méditerranéens ; on n’est même pas certain qu’il y ait eu une couche noire préhistorique en Égypte. Faut-il suivre également l’auteur dans ses hypothèses sur les jaunes primitifs d’Europe, les pygmées-gnômes ? Questions obscures et que de nouveaux anthropologues essaient vaillamment d’éclairer.

Parmi ceux-ci, il faut faire une place à part à un esprit qui pousse l’originalité jusqu’au paradoxe mais n’en est que plus curieux, M. Vacher de Lapouge. Ses deux grands ouvrages : les Sélections sociales, et l’Aryen, son rôle social, sont la reprise de la plupart des idées de Gobineau, mais avec tout un appareil nouveau de mensurations crâniennes. En Allemagne, divers ouvrages procèdent de la même tendance : l’Ordre social, du docteur Ammon (traduction Muffang, Fontemoing), et les Assises du dix-neuvième siècle, par H.-S. Chamberlain point encore traduites, mais qu’on connaîtra suffisamment avec la Religion impérialiste, de M. Seillière. Je ne veux d’ailleurs pas m’éloigner de Gobineau, sans citer d’autres pages de lui bien remarquables, son histoire du Bab et du babysme dans les Religions et les philosophies de l’Asie centrale, et sa très amusante « Guerre des Turkomans », dans les Nouvelles asiatiques.

Avec Tocqueville, nous revenons à la philosophie de l’histoire, pure, sans mélange de craniométrie, ce qui soulage, le duel des brachycéphales et des dolichocéphales devenant vite fatiguant. Alexis de Tocqueville, en somme, a peu écrit ; ses œuvres complètes tiennent 8 ou 9 volumes, et l’on peut mettre de côté l’Ancien Régime et la Révolution, qu’on retrouvera ailleurs, ainsi que ses écrits politiques. Ce qui reste ne mérite que plus d’attention, la Démocratie en Amérique, surtout les 2 premiers volumes, les Souvenirs et la Correspondance. Tocqueville fait partie du groupe à la Montesquieu de ceux qui ne prennent la plume que quand ils ont quelque chose à dire, et du groupe à la Mérimée de ceux qui gardent pour leurs lettres intimes beaucoup de choses qu’une réserve un peu hautaine les empêche de mettre dans leurs écrits publics.

Dans le grand ouvrage de Tocqueville, ce qui est intéressant, c’est moins ce qui se rapporte à la démocratie que ce qui concerne l’Amérique. Sur la première, tout a été dit, et l’on vient trop tard… D’autant que démocratie, aristocratie, tout cela a si peu d’importance ! Bureaucratie et ploutocratie en ont davantage ; et encore ! Il n’y a d’un peu surprenant que « la sorte de terreur religieuse », le mot est de Tocqueville lui-même, avec laquelle ce pourtant grand esprit considère cette « révolution irrésistible », cette montée des bulletins de vote qui nous laisserait aujourd’hui bien froids. Assurément la naissance et le progrès des États-Unis constituent un fait autrement considérable pour l’humanité que la disparition tantôt lente, tantôt brusque, des bornes censitaires du suffrage universel. Quand on considère la carte de l’Union qui accompagne le tome II de la Démocratie en Amérique, dans l’édition de 1835, on ne peut s’empêcher de rêver sur ce progrès gigantesque. Les États-Unis avaient tout au plus alors le double de la population du Mexique ; le flot yankee n’avait guère dépassé le confluent du Missouri et du Mississipi ; au delà s’étendait le « grand désert », où les traits cartographiques étaient remplacés par une petite explication littéraire : « plaines couvertes de sable qui se refusent à la culture, parsemées de pierres granitiques, etc., » l’état tout entier du Michigan avait 30.000 habitants, ce qu’a aujourd’hui un des cinquante quartiers de sa capitale. Ce moment de l’histoire des États-Unis, l’ouvrage de Tocqueville l’a fixé pour toujours, et ceci assure son propre avenir.

Il se trouve d’ailleurs que notre littérature contient toute une chaîne d’ouvrages fort remarquables qui permettent de suivre l’évolution du « Pays des Raies et des Étoiles ». Sans remonter jusqu’au Voyage en Amérique, de Chateaubriand, où il y a plus d’imaginé que d’observé, il faudrait ici, après la Démocratie, de Tocqueville, après aussi, si l’on veut, le Paris en Amérique, de Laboulaye, citer les États-unis contemporains, de Claudio Jannet, qui fixent assez bien, quoique de façon trop pessimiste, la situation de la République peu après la guerre de Sécession ; plus récemment, Outre-mer, de Paul Bourget, la Vie américaine, de Paul de Rousiers, la Religion aux États-Unis, d’Henry Bargy, et la Psychologie politique du peuple américain, d’Émile Boutmy chez qui on trouvera de suffisants renvois aux œuvres correspondantes écrites en langue anglaise, Bryce, Wilson, etc. Mais ayant cité ce livre de Boutmy, puis-je ne pas indiquer son ouvrage parallèle sur la Psychologie politique du peuple anglais au dix-neuvième siècle ? Il est bien difficile de parler de l’un de ces peuples sans parler de l’autre, Blood is thicker than water. Et alors, comment se refuser à ajouter la grande esquisse d’Alfred Fouillée, l’Esquisse psychologique des peuples européens ? On sera là tout près encore de Tocqueville, et pas bien loin de Gobineau et de Lapouge. Mais arrachons-nous à la filière, car s’il fallait citer toutes les « psychologies de peuples », un petit chapitre serait nécessaire.

Frédéric Le Play. Encore un de ces politiques et moralistes dont la notoriété va en grandissant. De son vivant, il était assez mal vu par les « économistes distingués » et pourtant il y avait autrement de science et de profondeur dans ses observations de voyage que dans tout leur dogmatisme professoral. Le simple fait de substituer à la préoccupation de la richesse à produire celle de l’homme qui la produit, entraînait une transformation radicale de l’ancienne économie politique. Aussi, le remplacement comme unité sociale de l’individu par la famille, et parallèlement l’observation vivante pratiquée dans les monographies familiales chassaient l’artificiel d’un ordre d’études qui ne vivait plus que d’abstractions et de déductions. Enfin la comparaison des divers états de civilisation des groupes humains sapait sur leurs bases bien des idoles, à commencer, pour nous Français, par cette idole de la Révolution qui, dès qu’on passe la frontière, trouve les gens si indifférents ou si malcontents. Et c’est pour ces motifs qu’il convient de lire au moins les 4 volumes de la Réforme sociale qui est l’ouvrage principal de Le Play ; la lecture en est facile ; aucun appareil pédant ; des phrases saines et nourries, sans le style de haute allure de Tocqueville, sans doute, mais avec une égale valeur substantielle et souvent une supérieure netteté de conclusions. Les gens sans loisir qui exigeraient un condensé de la doctrine le trouveraient dans la Constitution essentielle de l’humanité (1 volume). Ceux qui, au contraire, auraient le temps d’approfondir pourraient lire soit les autres ouvrages de Le Play, soit, mieux encore, les monographies familiales, dressées par lui ou ses disciples dans les Ouvriers européens et les Ouvriers des deux mondes (Mame).