L’Abbé de la Jeunesse était nommé sur une liste de candidats présentés par les syndics des corporations. Cette nomination avait lieu après celle du Prince d’Amour, et, comme celui-ci, l’abbé jouissait du droit de pelote. Les six bâtonniers commandaient les compagnies de fusiliers attachés à l’Abbadie pour exécuter les feux ou décharges appelées Bravades.
Le porte-guidon et le lieutenant avaient l’habit noir, le plumet et la cocarde au chapeau, l’épée et le hausse-col. L’abbé était en pourpoint et manteau noir de soie, avec rabat, etc. Il était accompagné des deux autres abbés, et portait à la main un bouquet pour saluer les dames. Sa suite était formée de nombreux parents et amis, gantés de peau blanche et tenant un cierge dont il leur avait fait cadeau.
Les jeux des trois ordres avaient lieu simultanément et toujours aux dates et heures convenues. Ils commençaient la veille de la Pentecôte et se continuaient à toutes les fêtes qui suivaient.
La Passade.—La veille de la Fête-Dieu, vers les trois heures et demie du soir, les bâtonniers de l’Abbadie et de la Basoche parcouraient la ville, accompagnés de fifres et de tambourins qui jouaient des airs de la composition du roi René. Après s’être arrêtés à des endroits convenus, ils simulaient des combats à la lance, comme dans les tournois, et saluaient les dames après chaque pose d’armes. Ce jeu, emprunté à la chevalerie, s’appelait en provençal La Passade. Vers dix heures lui succédait Le Jeu du guet.
Le cortège, en tête duquel était placée la Renommée à cheval et sonnant de la trompette, était ainsi composé. D’abord un groupe de deux personnages grotesques, drapés dans un manteau rouge à rubans jaunes, coiffés d’un casque empanaché, montés sur des ânes et entourés de toutes sortes d’animaux, qu’on avait bien de la peine à contenir au milieu des cris des enfants et des huées de la foule. Ces deux caricatures représentaient ordinairement de hauts personnages politiques dont le peuple et le roi avaient à se plaindre. A la suite, un groupe mythologique: Momus et ses grelots, Mercure avec les ailes et le caducée, la Nuit en robe de gaze noire parsemée d’étoiles d’argent et tenant à la main des pavots. Mais ce groupe, on ne sait pourquoi, était brusquement coupé en deux par un autre allégorique, composé de Rascassetos: quatre individus ayant des poitrails de mulets et trois d’entre eux des têtières, armés, l’un d’une brosse, l’autre d’un peigne, le troisième d’une paire de ciseaux, entourent le quatrième Rascasseto, affublé d’une énorme perruque, et font semblant de le brosser, de le peigner, puis de le tondre. On avait l’intention de figurer ainsi les lépreux de l’ancienne loi mosaïque, qui avait aussi fourni la matière du jeu suivant.
Le Jeu du Chat.—C’était encore une allégorie. Un Israélite portait une perche surmontée du veau d’or; trois autres, dont l’un tenait un chat à la main, se prosternaient devant l’idole. Arrivait Moïse, avec les tables de la loi, le visage empreint d’une grande colère; le grand prêtre Aaron, revêtu de ses habits pontificaux, cherchait à calmer son courroux. Enfin celui qui portait le chat le jetait en l’air, circonstance dont le jeu a tiré son nom. C’est cet animal qui, adoré en Egypte, amena les Hébreux à l’idolâtrie du veau d’or. Ici, l’action de le jeter en l’air signifiait que Moïse reçut la soumission des Israélites, qui renoncèrent aux superstitions de l’Egypte.
Avec Pluton et Proserpine à cheval, précédant l’Armetto, la mythologie reparaissait. Cette armetto se composait d’un premier groupe de quatre petits diables vêtus de noir; une bandoulière de grelots, un trident à la main et un masque surmonté de deux cornes complétaient leur costume. Ils voulaient s’emparer d’une Ame, figurée par un jeune enfant vêtu de blanc et à demi nu. L’enfant se cramponnait à une croix qu’un ange lui présentait. Ne pouvant enlever l’Armetto[8], les diables se vengeaient sur son protecteur qui recevait leurs coups sur un coussin placé entre les ailes. Le second groupe se composait de douze grands diables, dont le chef se distinguait par des cornes plus longues et plus nombreuses. Ils entouraient Hérode, en casaque cramoisie et jaune, avec couronne et sceptre, accompagné par un homme habillé en femme représentant la diablesse. Dans le principe, elle se tenait à côté de saint Jean-Baptiste et représentait Hérodiade.
Le tableau que nous allons esquisser est celui des divinités de la mer. On voyait Neptune et Amphitrite, escortés par une foule de Dryades et de Faunes, dansant au son des tambourins; le dieu des bergers à cheval, poursuivant la nymphe Syrinx, qui, pour indiquer sa métamorphose, portait un roseau; Bacchus, assis sur un tonneau, la coupe d’une main et le thyrse de l’autre; Mars et Minerve, Apollon et Diane, Saturne et Cybèle à cheval avec leurs attributs et suivis de deux troupes de danseurs. Du char de l’Olympe, où trônaient Jupiter et Junon, Vénus et Cupidon, qui président aux jeux, aux ris et aux plaisirs, souriaient à la foule en envoyant des baisers. Le cortège finissait par les trois Parques, pour rappeler que la mort termine tout.
A ces jeux, à ces cortèges, succédaient, le lendemain et pendant la procession même de la Fête-Dieu, des groupes nouveaux ayant plutôt un caractère d’allégorie religieuse.
La mise en scène du massacre des Innocents, désignés sous le nom de Tirassouns, était en quelque sorte une pantomime. Hérode présidait à l’exécution, escorté d’un tambourin, d’un porte-enseigne et d’un fusilier[9] qui, au signal donné, faisait une décharge, abattant quelques enfants. C’étaient ces enfants qu’on appelait tirassouns, à demi nus, qui tombaient et se roulaient dans la poussière. Moïse, indigné, montrait au roi sanguinaire les tables de la loi.