«Il est, disait-il, une nation que nous appelons Provençale, éclairée dans le conseil, capable d’agir lorsqu’elle veut, trompeuse dans ses promesses, belliqueuse quoique mal armée; qui se nourrit largement malgré sa pauvreté. Artificieuse dans ses moyens de nuire, elle sait supporter froidement les outrages pour attendre l’occasion favorable de se venger. Sa prudence dans les combats de mer lui donne la victoire. Elle endure patiemment le chaud et le froid, la disette et l’abondance, et ne consulte en toutes choses que sa volonté. Si cette nation avait un souverain héréditaire qu’elle craignît, aucune autre plus qu’elle ne serait capable de tendre vers le bien; mais, comme elle n’est gouvernée par personne, il n’en est pas non plus qui soit plus disposée à faire le mal. La terre qu’elle habite est fertile par-dessus toutes les autres; mais, dans cette abondance de toutes sortes de biens, une seule chose lui manque: c’est un prince bon et juste.»
En Charles d’Anjou, les Provençaux trouvèrent le prince sévère, en René le prince bon et juste. Le premier soumit toutes les petites républiques et réunit tous les Provençaux sous ses lois. Il les gouverna avec vigueur et, comme l’avait prévu Gervais de Tilburi, ils surpassèrent tous les autres sujets de Charles dans la guerre et dans les arts.
René fut plutôt un bon père qu’un grand roi; malgré les malheurs qui assaillirent son long règne, il n’y eut pas à cette époque de sujets plus heureux que les siens. Ils le prirent pour modèle, imitèrent ses mœurs simples et bonnes. Jusque-là comprimée, leur gaîté se déploya et se répandit du palais du souverain jusque dans les chaumières des artisans. Toutes les haines, toutes les divisions disparurent et la nation ne forma qu’une seule famille. Depuis, bien des troubles l’ont agitée, mais l’impression laissée par ce règne si paternel ne s’est jamais effacée entièrement. Si l’amour de sa liberté, qui lui a fait prendre les armes chaque fois qu’elle l’a crue menacée, a laissé, tout d’abord, dans les mœurs une grande susceptibilité et une apparence de rudesse, on ne peut nier que l’éducation et l’instruction ne les aient ensuite sensiblement adoucies.
Sous la monarchie, l’autorité paternelle était plus entière en Provence que dans les autres provinces françaises. Le chef de famille exerçait une véritable charge publique, son pouvoir était la base de l’état social. Il gouvernait ses enfants aussi bien que toute la parenté. Les membres de la famille le consultaient dans toutes les grandes circonstances: il les convoquait et tenait conseil avec eux, rien ne se faisait sans son approbation. A sa mort, l’aîné des enfants mâles héritait de ses droits. Les généalogies, les titres, les délibérations, les actes de mariage, de partage, les limites des propriétés, l’inventaire des meubles, enfin tout ce qui pouvait avoir un intérêt familial, se trouvait consigné dans un grand registre appelé le Livre de raison. Ce livre, ainsi que les papiers, bijoux et argent, était enfermé dans un coffre en bois sculpté, dont le chef seul avait la clef. C’était le bréviaire de la maison; on avait pour lui un grand respect, on le consultait comme un oracle: il réglait la conduite à tenir. Devant cette sorte de Code, combien de procès et de dissensions avaient expiré! il faisait loi, chacun s’inclinait devant son texte. Le père vivant, c’était lui qui en signait tous les articles, écrits sous sa dictée par le fils aîné.
Depuis la Révolution, l’usage des Livres de raison a disparu et la puissance du père de famille a perdu une grande partie de son absolutisme. Les idées nouvelles ont apporté de si profonds changements dans la vie du foyer qu’elle n’a plus que de lointains rapports avec ce qu’elle était autrefois.
Les femmes ne parlaient à leurs maris qu’avec respect et soumission. Elles sortaient peu et ne se mêlaient que des affaires intérieures. A cet égard, elles avaient tous les droits et exerçaient une autorité souveraine. Quant aux affaires du dehors, on les consultait peu et elles n’y prenaient aucune part. Il n’est pas difficile de reconnaître dans ce rôle effacé une importation des premiers conquérants de la Gaule méridionale et l’application du droit romain, qui avait fait de l’épouse une sorte de vassale. La compagne et l’égale de l’homme, qui a toujours partagé ses labeurs et ses peines, au lieu de partager son autorité était élevée dans les principes de l’obéissance passive et dans une obstruction des facultés intellectuelles qui ne lui laissait même pas le mérite de la soumission. Abandonnée sans défense aux mains de l’homme, son sort dépendait entièrement de l’affection et de la bienveillance, ou des sentiments contraires qu’elle pouvait provoquer chez lui. Cette situation, indigne de notre époque, s’est largement modifiée et tend de nos jours à une transformation totale qui établira l’égalité entre les sexes, et relèvera la dignité de l’un sans compromettre les intérêts de l’autre.
L’emploi du temps était ainsi réglé: on se levait avec le jour, on déjeunait à huit heures avec une tasse de lait coupé d’une infusion de sauge; plus tard, on y substitua le cacao, puis le chocolat et aussi le café. Le dîner avait lieu à midi. Il se composait d’un potage au mouton bouilli, ou d’une soupe au poisson appelée Bouillabaisse, puis de légumes. Le dimanche était marqué par un petit extra; on ajoutait au repas une entrée ou une tourte faite en famille. Pour dessert, des fruits de saison, du fromage ou des confitures. A quatre heures, on donnait à goûter aux enfants, soit, en été, une tranche de pastèque ou de melon ou une tartine de Coudounat. A huit heures, on servait le souper, qui se composait d’une carbonade, les jours gras, de poissons frits ou bouillis, les jours maigres, de rôti et de salade, le dimanche. Les hommes seuls buvaient du vin; il n’était permis aux jeunes garçons d’user de cette boisson qu’après avoir atteint l’âge de douze ans, c’est-à-dire après avoir fait leur première communion.
Pendant les soirées d’hiver, le père de famille se faisait apporter le Livre de raison et le fils aîné en donnait lecture. Dans toutes les maisons un peu aisées, il y avait une grande pièce destinée aux réunions familiales. Ce n’est qu’à partir du règne du roi René qu’on y construisit une grande cheminée, dont le manteau très élevé permettait à chacun de prendre place sur les côtés où des bancs étaient disposés. Plus tard, sous François Ier, l’usage du jeu de cartes se répandit, et c’était surtout après le repas du soir et autour de cette cheminée monumentale qu’on jouait à la Comète, appelée en provençal la Touco, à l’Esté et à l’Estachin, qui ont quelques rapports avec l’Écarté. Plus tard encore, ce fut la mode de l’Impériale et enfin du Piquet. Les femmes jouaient à la Cadrète. Dans la haute société, on avait les Dés, le Trictrac, les Échecs, les Dames et le Reversi. A neuf heures et demie, le chef de famille faisait la prière à haute voix, tous suivaient mentalement: c’était la fin de la journée. Maintenant, avec la facilité des voyages, les relations entre les divers peuples se sont multipliées et les usages locaux, les mœurs et les coutumes ont totalement changé. La vie familiale, comme la vie publique, s’est unifiée. Il y a même une tendance assez marquée dans le Midi à accepter sans réserve tout ce qui se fait à Paris, tant au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue physique. Il faut y voir un résultat de la pression exercée sur les populations méridionales par une centralisation politique et administrative poussée jusqu’à ses dernières limites, imposée par la Convention et l’Empire, continuée depuis, et fatale à l’esprit d’initiative aussi bien qu’à l’intelligence et au courage. Cette lutte inégale contre une administration armée de la loi devait fatalement greffer sur le caractère des habitants une passivité absolument contraire à leur nature primitive. Cependant, leur cerveau est loin d’être atrophié; il est resté ouvert aux nobles sentiments, à la science, aux progrès modernes, et il serait à souhaiter qu’une sage décentralisation leur permît une existence plus autonome qui produirait des résultats féconds. Des pouvoirs plus étendus donnés aux conseils généraux, surtout au point de vue financier et économique, seraient le point de départ d’une évolution bienfaisante et réparatrice. Une noble émulation surgirait de ces sages mesures dont profiterait la France entière. Le commerce, cette clef d’or des nations, ne tarderait pas à reprendre l’importance qu’il avait avant d’être entravé par des barrières fiscales qui éloignent de nos ports les navires étrangers, lesquels, grâce à l’échange des marchandises, sont de véritables instruments de travail et de richesse. L’industrie, les arts et les lettres puiseraient aux sources de cette liberté une force d’expansion qui leur rendrait tout leur éclat, avec la brillante renommée qu’ils ont perdue au détriment de tous.
La Vie sociale.—Sous les comtes de Provence, tous les chefs de famille étaient appelés à prendre part aux affaires publiques, dont les charges étaient gratuites. La noblesse, le clergé, le tiers-état avaient leurs représentants aux États provinciaux. A Marseille, le bourdon des Accoules se faisait entendre et annonçait l’heure de l’assemblée, que l’on appelait le Conseil et qui se tenait toujours le dimanche ou un jour férié. Le peuple se rassemblait sur la place du Palais et se constituait en Parlement. Le podestat ou les consuls délibéraient avec le corps municipal et paraissaient ensuite sur le balcon du palais pour exposer au peuple les résolutions prises. Celui-ci approuvait par des acclamations, ou rejetait par des cris aigus et des protestations bruyantes. Le Parlement était fini, les magistrats se rendaient en cortège à l’église et, le soir, présidaient aux divertissements publics.
Aujourd’hui le peuple n’a que les lois qu’on lui donne; dans ce temps-là, il avait celles qu’il voulait avoir.