Raynouard.—François-Juste-Marie Raynouard naquit à Brignoles (Var), en 1761. Il fut assurément l’historien le plus remarquable du dialecte provençal. Après avoir occupé très honorablement sa place comme député à la Convention, il fut poursuivi pour ses opinions, qui l’avaient classé parmi les Girondins. Emprisonné, puis remis en liberté, il reprit sa robe d’avocat au barreau de Draguignan. Grâce à son talent, il y fit une petite fortune qui lui permit, dans ses loisirs, de se livrer à ses études favorites sur la langue romane et les poésies des troubadours. Sa science et ses patientes recherches dotèrent son pays d’un véritable monument littéraire. Ses ouvrages font autorité sur la matière; ils sont devenus classiques, et c’est à cette source que les érudits, les philologues et les romanisants sont allés puiser leurs inspirations et se renseigner sur la valeur des termes, l’orthographe et l’histoire des dialectes du Midi. Les Templiers, tragédie qu’il donna en 1805, eurent le plus grand succès. En 1807, il entra à l’Académie, dont il devint le secrétaire perpétuel la même année. En 1813, comme membre du Corps Législatif, ce fut lui qui rédigea la fameuse adresse qui prépara la chute de l’Empire. Il siégea à la Chambre jusqu’en 1814. Entre 1816 et 1824, il fit paraître successivement un Choix de poésies originales des troubadours (6 volumes), auquel il joignit une grammaire romane; et, en 1835, un Nouveau choix de poésies (2 volumes), suivi d’un lexique roman (6 volumes), qui ne fut terminé qu’en 1844. On a de lui également: Recherches historiques sur les Templiers (1813), Historique du droit municipal en France (1829) et un certain nombre de poésies manuscrites.

Raynouard. [↔]

Si l’on tient compte des tracasseries auxquelles Raynouard fut en butte; d’un labeur journalier auquel, soit comme député, soit comme avocat, il ne pouvait se soustraire; d’une situation peu fortunée (car il avait donné tout ce qu’il possédait pour sauver son frère d’une ruine imminente): on avouera qu’il eut une existence bien remplie et le double mérite de ne négliger aucune de ses occupations, et de se distinguer dans toutes. En effet, pour se livrer à l’étude approfondie de la langue romane, dont les éléments dispersés ne se prêtaient guère aux recherches d’un homme si occupé, il lui fallait les grandes qualités dont il fit preuve. Très vif dans son attitude et dans ses paroles, il possédait néanmoins, au plus haut degré, la patience des chercheurs. Laborieux et profondément érudit, il voulut tout voir par lui-même, et, lorsqu’il fut convaincu de l’authenticité des textes, de l’exactitude de ses renseignements, il s’attacha à ce travail considérable: la reconstitution de la langue romane écrite et parlée aux temps des troubadours. L’amour qu’il avait voué à sa terre natale, à sa langue maternelle, aux usages, mœurs et coutumes de son pays, lui assura le succès là où tout autre, moins bien armé et moins persévérant, lassé par les difficultés et l’énormité de la tâche, n’aurait obtenu aucun notable résultat.

Nous ne saurions mieux terminer la biographie de Raynouard qu’en reproduisant le passage du discours de M. Villemain sur le prix Monthyon accordé à Jasmin, en 1852, par l’Académie Française:

«... De nos jours, dit-il, l’Académie Française et, pour dire plus encore, l’Institut national, peuvent-ils oublier que c’est un des leurs, et des plus illustres, M. Raynouard, érudit, poète et législateur citoyen, qui a rendu à l’Europe savante et à nous une moitié de l’ancien esprit français, par la restitution de cette langue romane du XIIIe siècle, dont les monuments s’étaient comme perdus sous la gloire du français de Rouen et de Paris, du français de Corneille et de Molière!...»

Fabre d’Olivet, qui naquit à Ganges (près Nîmes) et fut le contemporain de Raynouard, voulut, lui aussi, s’inspirer du passé pour chanter la Provence. Il ne nous appartient pas de juger ici l’œuvre considérable de Fabre d’Olivet. Nous ne retiendrons parmi ses nombreuses productions que celles dont la nature intéresse notre étude. Ses poésies occitaniques, qu’à l’époque on a pu confondre avec certaines œuvres des troubadours, ont un cachet particulier. Elles ont classé l’auteur parmi ceux qui ont le mieux reproduit, avec une précision qui n’exclut ni l’élégance de la phrase ni l’expression poétique de la pensée, les sujets traités par les premiers poètes provençaux. Ce mérite valut à Fabre d’Olivet de fort mauvais compliments; on l’accusa de plagiat, on le traita de pasticheur, dès qu’on s’aperçut que le public avait été dupe d’une supercherie. C’était pousser la critique un peu loin. Mais Fabre d’Olivet avait, par un adroit subterfuge portant sur le titre: le Troubadour, laissé croire que son volume était la reproduction imprimée d’un choix de poésies des anciens troubadours, oubliées ou peu connues à cette époque. L’authenticité en était difficile à reconnaître. Raynouard lui-même fut un moment dupe de cette supercherie. Cependant, après une étude attentive de l’ouvrage de Fabre d’Olivet, il revint sur sa première impression et, ne pouvant s’y tromper plus longtemps, dénonça le fait au monde littéraire[27]. C’est alors qu’on se vengea de la surprise en accumulant sur le Troubadour ou Poésies occitaniques du XIIIe siècle les épithètes les moins flatteuses. On fut d’autant moins indulgent que l’erreur avait été plus longue et plus générale. Elle n’avait rien pourtant dont on dût être surpris. Les précédents travaux de Fabre d’Olivet sur les anciens écrivains romans et l’imitation parfaite de leurs tournures poétiques en langue romane étaient bien faits pour amener une confusion très excusable.

Vers 1806, l’abbé Vigne fit paraître une série de contes en vers provençaux, qui furent édités à Aix. Ces contes, pleins de saveur, sont toujours lus avec plaisir.

Honorat (Simon-Juste) occupe une des premières places parmi les Provençaux qui, par leurs patientes recherches, leur érudition et les documents qu’ils ont laissés, ont préparé la renaissance du provençal. Il naquit à Allos (Basses-Alpes), le 3 avril 1783. Comme médecin, il se signala par son dévouement à soigner les fiévreux de l’armée d’Italie. Le Gouvernement lui remit une médaille d’or pour récompenser ses services et, en 1815, lui offrit une sous-préfecture. Il refusa cette fonction par modestie, et accepta plus tard la place de directeur des postes à Digne, où il avait exercé jusqu’alors la médecine. En 1830, il entra dans la vie privée, afin de pouvoir s’adonner complètement à son œuvre capitale, son Dictionnaire provençal-français. Dans la préface, nous trouvons cette phrase, que nous ne pouvons nous empêcher de reproduire:

«Le principal but que j’ai eu en vue, en composant le Dictionnaire provençal-français, a été de mettre les personnes qui, comme moi, ont été élevées sous l’influence de la langue provençale, en état de profiter de cette langue même, pour arriver à la française.»