N’est-ce pas là, en effet, une partie du programme félibréen? Honorat avait eu l’intuition du mouvement littéraire dont la Provence allait devenir le théâtre. Son Dictionnaire ne se borne pas à donner le sens et l’orthographe des mots; c’est une sorte d’encyclopédie des lettres, des arts, des sciences, des coutumes et des usages de la Provence. Il abonde en renseignements sur les institutions, les inventions les plus remarquables, et offre une collection de proverbes à nulle autre pareille. Toute la sagesse de la nation y est enseignée, c’est un véritable tableau des mœurs présenté sous une forme humoristique qui n’exclut pas l’observation et le bon sens. Frappé d’une attaque d’apoplexie, Honorat est mort avec le regret de n’avoir pu joindre à cet ouvrage déjà considérable un volume de biographie et de bibliographie, ainsi qu’une grammaire et un traité de prononciation et d’orthographe. Il avait passé quarante ans de son existence à rassembler des documents pour son grand travail, qui reste, dans son genre, un des monuments les plus précieux. Parmi les pièces curieuses qu’il put mettre à contribution, il faut citer le manuscrit de Pierre Puget, savant religieux de l’Ordre des Minimes. Cet ouvrage, de plus de mille pages, contenait la signification des mots, leur origine, et leur étymologie en français; en somme, c’était déjà un véritable dictionnaire provençal[28]. Nul doute qu’après Honorat bien d’autres n’en aient tiré parti et n’aient exploité une mine aussi riche.
Après les ouvrages de linguistique, nous voyons la poésie s’essayer à nouveau dans la fable. Si quelques auteurs s’inspirèrent des chefs-d’œuvre de La Fontaine et d’Esope, au moins ils surent donner à leurs œuvres un cachet bien particulier; le thème seul fut pris au célèbre fabuliste.
Dans ce genre, Diouloufet ne tarda pas à se faire remarquer; sa Filho trop dalicato et lou Loup et lou Mestre doou meinagi sont d’un accent sincère et simple, sans recherches ni fioritures et bien écrites, dans l’esprit du sujet. Mais son œuvre capitale, celle qui fit sa réputation, est incontestablement son poème leis Magnans (les Vers à soie), dédié à sa femme, l’Estello de soun vilagi, comme il l’avait surnommée. Consacré à l’art d’élever les vers à soie, ce poème offre cette particularité que chacun de ses quatre chants est terminé par un épisode des Métamorphoses d’Ovide arrangé à la provençale.
Diouloufet naquit à Eguilles, près Aix, le 19 septembre 1771. Outre son recueil de fables, dont chacune se termine par un proverbe provençal, et son poème des Magnans, dont Raynouard voulut bien revoir les épreuves, il a laissé l’Odo à la pipo et Philippico contro lou Mistraou et autres, qui ne sont que des critiques, peu méchantes d’ailleurs, contre la République et ceux qui le privèrent en 1830 de ses fonctions de bibliothécaire de la ville d’Aix, pour le punir de son zèle royaliste. Son poème biblique le Voyage d’Eliézer lui valut le premier prix au concours de la Société archéologique de Béziers. Enfin, en 1840, il fit paraître Don Quichotte philosophe, œuvre assez importante en quatre volumes, et qui obtint plusieurs éditions. Comme Honorat, il mourut à table, frappé par une attaque d’apoplexie, cette même année 1840. Royaliste sincère, Diouloufet a marqué ses œuvres du cachet de ses convictions, ce qui n’enlève à son style ni la bonhomie qui représentait si bien son caractère ni le charme de la simplicité qui guidait tous ses actes.
D’Astros, autre fabuliste, né le 15 novembre 1780, à Tourves (Var), était le père du fameux abbé d’Astros, retenu prisonnier par Napoléon, qui ne put lui pardonner d’avoir laissé publier la bulle d’excommunication de Pie VII. A sa sortie de prison, à la chute de l’Empire, la monarchie le créa cardinal et ensuite archevêque de Toulouse.
D’Astros, entièrement occupé de médecine, ne put donner à la poésie provençale que ses rares moments de loisir. Aussi son œuvre n’est-elle pas considérable; mais elle se fait remarquer par un esprit très fin, très cultivé, et par une gaieté de bon aloi. Possédant parfaitement la langue provençale, d’Astros est supérieur à Diouloufet quant au choix et à la pureté des termes qu’il emploie. Parmi ses fables, qui ne furent éditées qu’après sa mort, en 1863, il faut citer comme une des meilleures: les Animaux malades de la peste. C’est un véritable bijou qu’il a su sertir, comme un poète, de détails provençaux et bien caractéristiques. L’Esquirou e lou Reinard (l’Écureuil et le Renard) et Meste Simoun e soun ai (Maître Simon et son âne) sont d’une originalité, d’une finesse et d’un bonheur d’expressions qui dénotent chez l’auteur assez d’imagination et de talent pour qu’il ait pu se passer d’emprunter, comme il l’a fait, quelques-uns de ses sujets à La Fontaine.
Si l’Occitanie attendit longtemps en vain un digne successeur de Goudouli, du moins fut-elle amplement dédommagée par l’apparition de Jasmin.
Jacques Boé, dit Jasmin, naquit à Agen, en février 1799, au bruit d’un charivari et d’une chanson de carnaval dont son père avait composé les couplets. Sa famille était des plus humbles. Son aïeul était réduit, pour vivre, à aller demander son pain de maison en maison, et le petit Jacques se ressentit souvent de cette misère. Plus tard, dans ses Souvenirs, il a chanté avec naturel et émotion ses premières tristesses. N’ayant pu faire que des études incomplètes, il eut souvent l’occasion de constater l’utilité de l’instruction qu’il n’avait pu recevoir et qui l’aurait aidé à donner à ses vers une tournure plus noble, un style plus châtié. Son œuvre se ressent de ce défaut de culture intellectuelle. Le sens philologique de certains mots lui échappait, et de là des formes parfois incorrectes qu’il ne parvenait pas à épurer. Mais il rachetait cette lacune par de très grandes qualités. Il avait le don de la poésie, le vrai sens populaire, le naturel et la simplicité dans l’expression. Les sentiments de son cœur étaient à la hauteur de son mérite littéraire. On a de lui un volume de poésies diverses, intitulé: los Papillotos (les Papillotes), en souvenir de son métier de coiffeur. Ses œuvres marquantes et qui lui ont assuré une réputation incontestée, aussi bien dans le Nord que dans le Midi, sont: l’Abuglo (l’Aveugle), Françounetto (Francinette) et Maltro l’Innoucento (Marthe la Folle).
A Bordeaux, où Jasmin récita l’Abuglo, dans une séance publique de l’Académie de cette ville, il remporta un succès auquel son talent de lecteur et de chanteur eut presque autant de part que son inspiration poétique. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait Sainte-Beuve dans la Revue des Deux Mondes du 1er mai 1837:
«Jasmin lit à merveille; sa figure d’artiste, son brun sourcil, son geste expressif, sa voix naturelle et d’acteur passionné prêtent singulièrement à l’effet; quand il arrive au refrain: les Chemins devraient fleurir, etc... et que, cessant de déclamer, il chante, toutes les larmes coulent; ceux mêmes qui n’entendent pas le patois partagent l’impression et pleurent.»