IV
LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE
Période de formation.—Période d’affirmation.—Ses statuts.
Avec Roumanille, nous entrons dans le cycle félibréen. Le premier, il réagit contre certaines formes vicieuses et contre l’orthographe défectueuse du provençal, qui forcément s’était altéré après la proscription dont il fut l’objet et le mépris dont l’honoraient ceux qui ne le comprenaient pas. Il voulut le doter de mots propres à rendre l’élévation de la pensée et l’épurer d’expressions triviales qui, depuis sa chute au rang de patois, s’étaient introduites dans le langage populaire et jetaient sur certaines œuvres une note discordante. Il se proposa, par une réforme savante et intelligente, d’empêcher le triomphe de ceux qui prétendaient que le provençal était impropre à rendre des idées complexes et des sentiments élevés. Après avoir publié les Oubretto, li Margarideto et li Sounjarello, ce fut dans la Par daù bon Dieù et, plus tard, dans la Campano mountado qu’il fit les premiers essais de sa réforme orthographique. Son œuvre est saine, morale, pleine d’enseignements. Il reste clair, tout en cherchant à préserver sa phrase de certains termes trop prosaïques ou susceptibles d’équivoque. Il a, de Bellot et de Bénédit, la bonhomie et la franche gaieté, éléments de leur succès auprès des masses populaires, pour lesquelles ils écrivaient et qui les comprirent si bien.
Dans Se n’en fasian un avoucat, Roumanille dépeint sous leurs vraies couleurs les hésitations de braves paysans cherchant une carrière pour leur enfant, qu’ils voudraient voir arriver à une haute situation. Leur choix fait, ils donnent sans compter le fruit de leurs économies. Mais ils sont punis dans leur vanité. Leur fils s’amuse à Paris, au lieu de suivre les cours de l’école de droit; il dépense en folies l’argent si péniblement amassé par ses parents qui, à bout de ressources, tombent dans la misère. La mère meurt, le père, vieux et infirme, va de porte en porte mendier son pain. Le dernier vers exprime la morale de cette histoire:
Aubourès pas lou fièù au dessus de soun paire.
Roumanille. [↔]
Le succès local qu’obtint Roumanille devait s’étendre peu à peu et devenir ainsi le point de départ d’une école dont il fut le fondateur[31]. Autour d’elle se groupe bientôt toute une pléiade de poètes provençaux: le Félibrige était né. On a beaucoup employé, pour caractériser cet événement, l’expression de «renaissance de la langue provençale». Il y a là, évidemment, un peu d’exagération. Si la production des divers genres de poésie a pu se ralentir à certains moments, il est cependant difficile d’admettre que les œuvres de Goudouli, de La Bellodière, de Gros, de Germain, de Raynouard, de Fabre d’Olivet, de Moquin-Tandon, d’Azaïs, de La Fare-Alais, de Bellot, de Bénédit et de tant d’autres, qui ont précédé Roumanille et le Félibrige, n’aient pas formé une chaîne ininterrompue jusqu’à la fondation de cette société. Elles sont assez remarquables pour qu’il y ait injustice à contester la place glorieusement intermédiaire occupée par ces hommes, dont les Félibres ne sont que les continuateurs. La seule différence appréciable entre eux et ces derniers, c’est qu’après les premières années de tâtonnements les Félibres se sont constitués en société, avec un règlement, des statuts, un programme défini et les aspirations légitimes que suggère la force décuplée par l’union. Leurs prédécesseurs n’agissaient, eux, que pour leur compte particulier; l’isolement, qui ne diminuait rien de leur mérite, l’empêchait de fructifier. Ils étaient privés des avantages de l’association, qui fut un des éléments de succès du Félibrige. Somme toute, ce sont les idées de Roumanille sur la langue provençale que les Félibres ont développées, propagées dans tout le Midi, alors qu’elles n’avaient été jusque-là que localisées, et soutenues par lui seul.
Nous avons assez fait connaître les précurseurs plus ou moins éloignés des Félibres; il convient maintenant d’énumérer ceux qui les précédèrent immédiatement. Tels: Victor Gelu, le chansonnier marseillais, auteur de Meste Ancerro et de lou Garagai; Bergeret, de Bordeaux; Rancher, de Nice; Navarrot, du Béarn; Damase-Arbaud, de la haute Provence; les frères Rigaud, de Montpellier; Roch-Bourguet, de Béziers; Castil-Blaze, de Cavaillon, etc., etc. Ainsi, voilà une nouvelle pléiade qui s’ajoute à l’ancienne pour combler toutes les lacunes et démontrer que le Félibrige ne naquit pas spontanément, mais fut le résultat naturel d’un état littéraire et social dès longtemps préexistant.
Les populations méridionales l’acceptèrent comme un événement pour ainsi dire prévu. Ceci explique la faveur dont il jouit auprès d’un public qui, depuis Gros (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’à Roumanille, n’avait cessé d’être bercé aux sons de la poésie provençale.