Aubanel. [↔]
Les premières réunions des Félibres eurent lieu à Fonségugne, en 1854. Y assistaient: Roumanille, Paul Giera, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Anselme Mathieu, Frédéric Mistral et Alphonse Tavan; soit sept en tout. Ce nombre sept fut adopté par eux comme un nombre fatidique. Il rappelait d’abord les sept fondateurs des Jeux floraux de Toulouse; c’est également le nombre sept qui semble dominer sur Avignon, la capitale du Félibrige. On y trouvait en effet sept églises principales, sept portes, sept collèges, sept hôpitaux, sept échevins; sept papes y sont siégé, sept fois dix ans[32]. Enfin, la première Félibrée ayant été tenue, le 21 mai 1854, jour de la Sainte-Estelle[33], ce fut sous son vocable que la société se fonda, adoptant l’étoile symbolique à sept rayons comme guide et emblème des destinées du Félibrige. Dans les réunions qui suivirent, on décida de lancer dans le public un ouvrage de propagande, pour faire connaître l’organisation récente et lui assurer les moyens pratiques de réaliser son programme. En 1855, parut donc l’Armana prouvençaù, qui fut ainsi le premier organe du Félibrige, et dont le succès ininterrompu va toujours grandissant. C’est une véritable anthologie poétique provençale en même temps qu’une sorte d’encyclopédie des familles. On y trouve en effet des poèmes d’un grand mérite, suivis de toutes sortes de conseils aux agriculteurs, des recettes de tous genres, des proverbes, et nombre d’indications aussi instructives qu’amusantes.
A partir de 1859, le rayon d’action de l’Armana prouvençaù s’agrandit singulièrement. D’abord localisé dans la Provence, il se répandit peu à peu dans toutes les anciennes provinces du Midi. Le nombre des Félibres augmentait chaque jour; parmi les nouvelles recrues, on remarquait Mme d’Arbaud, Bonaventure Laurent, Anthemon, Martelly, Legré, Thouron, Charles Poncy, Roumieux, Gabriel Azaïs, Canonge, Floret, Gaidon. Mistral, qui s’était mis hors de pair par son beau poème la Communioun di sant et d’autres poésies où son mérite s’affirmait de plus en plus, produisit en 1859 une œuvre géniale: Mireille.
Mireille. [↔]
Tout a été dit sur Mireille, qui, traduite en français, recueillit les suffrages des littérateurs du Nord et fut pour Paris et les hommes de lettres la révélation la plus inattendue des beautés de la langue provençale. Ce qui fit dire à Villemain: «La France est assez riche pour avoir deux littératures.» Mireille est un des plus beaux joyaux de l’écrin littéraire de la Provence; c’est un diamant que l’habile lapidaire qu’est Mistral tailla avec un rare bonheur, et qu’il sertit dans l’or le plus pur et le plus artistement ciselé. Transportée sur la scène de l’Opéra-Comique, ce fut un triomphe. La musique si mélodieuse de Gounod fut le coup d’aile donné à la poésie du maître, et les auditeurs furent saisis d’une admiration que le temps n’a pas diminuée.
Il semblait difficile qu’une gloire si éclatante pût être partagée. Mais le succès engendre l’émulation, source intarissable de génie et de chefs-d’œuvre. En plaçant Théodore Aubanel à côté de Mistral, le Félibrige honore les deux plus hautes personnalités que cette société ait vues naître dans son sein. Les vers de Théodore Aubanel, pleins d’ampleur et de passion, le classent parmi les grands poètes.
Tout le monde connaît sa Miougrano entreduberto et ses Fiho d’Avignoun, lou Pan daù pécat (traduit en français par Paul Arène), lou Pastre, lou Roubatâri, la Vénus d’Arles et bien d’autres pièces, toutes dignes de celui qui les a signées.
Avec Louis Roumieux, de Nîmes, nous entrons dans la série des auteurs gais. La Rampelado et surtout la Jarjaiado, un chef-d’œuvre dans son genre, sont animées d’un bout à l’autre d’une franche gaîté. Dans la Falandoulo, Anselme Mathieu, dit le poète deis poutouns, fait de vers en vers voltiger les baisers. Mme d’Arbaud paye son tribut au Félibrige par la publication de Amours de Ribas. Enfin, les Belugos font regretter à tous les amateurs de littérature provençale la mort prématurée d’Antoinette Rivière, de Beaucaire, dont le talent venait de s’affirmer dans ce recueil de poésies.