Mistral. [↔]
Toutes ces œuvres publiées, propagées, discutées, admirées ou critiquées, forcèrent l’attention des lettrés. Il n’est pas jusqu’aux étrangers qui ne fussent attirés et séduits.
C’est ainsi que les Catalans, qui avaient rétabli les jeux floraux, dépêchent leur premier lauréat, Damaso Calvet, au Félibrige, pour l’assurer de leur concours. C’est un Irlandais, William Bonaparte Wyse, qui s’enthousiasme pour le provençal, l’apprend avec une ardeur surprenante et publie dans cette langue deux charmants recueils: li Parpaioun blu et li Piado de la princesso.
L’année 1867 fut marquée par l’apparition de Calandau, de F. Mistral. Il y revendique toutes les anciennes libertés de la Provence. Comme dans la Countesso, il établit un parallèle entre la situation politique et économique de cette province sous la juridiction de ses comtes, et l’état où elle se trouve aujourd’hui. Ce n’est pas sans amertume et sans regret qu’il constate la perte de ses libertés publiques, de ses franchises, de ses droits, la proscription de sa langue. Telle est l’origine du reproche qu’on lui a souvent adressé, de vouloir semer la désunion dans les esprits, en réclamant des libertés locales dont la disparition dans toutes les provinces a été un mal nécessaire pour l’unification politique et linguistique de la France. On a poussé la malveillance à l’extrême lorsqu’on lui a attribué des idées de séparatisme, qui certainement n’ont jamais existé dans son esprit. Nous ne reviendrons pas sur ces incidents fâcheux. Mistral, d’ailleurs, a fait justice de toutes ces attaques et de toutes ces insinuations[34]. Dans l’Ode aux Catalans, une seule ligne suffit à le laver de ces calomnies:
Siou de la grando Franço e ni court ni coustie[35].
Qui pourrait mettre en doute ses sentiments largement patriotiques en lisant les vers qu’il composa en 1870 sur l’invasion: lou Saume de la penitenci, et, en 1871, lou Roucas de Sisife? Son Tambour d’Arcole n’est-il pas encore une page glorieuse et bien française, quoique le héros en soit un enfant de la Provence?
D’ailleurs, ce que Mistral voulait, ce qu’il veut encore aujourd’hui, avec la grande majorité des populations de nos départements, du nord au sud, de l’est à l’ouest, c’est une décentralisation sage et éclairée, c’est la protection du gouvernement accordée aux mœurs, aux usages, aux aspirations différentes de nos anciennes provinces, et aux idiomes locaux. C’est l’enseignement de ces idiomes repris d’après une méthode simple et pratique, qui permettrait à nos jeunes générations de ne pas oublier la langue maternelle, la langue du terroir, sans pour cela nuire en aucune façon à l’enseignement du français[36]. On peut désirer ces améliorations sans mériter l’épithète de mauvais patriote, on peut garder un souvenir affectueux pour sa ville natale sans renier l’amour de la patrie. Nous irons même plus loin et nous prouverons que les gens indifférents ou railleurs à l’égard des lieux qui les ont vus naître ne sont pas de bons Français. La France n’est la France que par la réunion en un seul faisceau de toutes ses anciennes provinces, et celui qui n’aime pas la petite patrie est incapable d’aimer la grande. Jamais on ne trouvera un traître à la nation parmi ceux qui ont conservé intact le souvenir de leur village. Ce sont ces idées qui ont inspiré à Félix Gras la déclaration si souvent répétée et qui a fait le tour de la presse:
Ame moun vilage mai que toun vilage;
Ame ma Prouvenço mai que ta provinço;