Art. 4.—Ampliation du présent arrêté, qui devra être inséré en tête des Statuts, sera transmise au commissaire de police du quartier Notre-Dame-des-Champs, qui le notifiera au Président de l’Association et en assurera l’exécution en ce qui le concerne.
Fait à Paris, le 11 décembre 1880.
Le Député, Préfet de Police,
Andrieux.
Pour ampliation:
Le Secrétaire général,
J. Cambon.
Vu pour être remis en forme de notification.
Paris, le 24 décembre 1880.
Le Commissaire de police,
Dumanchin.
Après avoir lu et comparé les Règlements et Statuts du Félibrige de Provence et des Félibres de Paris, on constate que, s’il y a des différences dans l’organisation, l’administration ou l’étendue des pouvoirs, du moins le but général poursuivi par les deux Sociétés est le même. Toutes deux s’appliquent à l’épuration de la langue provençale et à sa propagation par des moyens pratiques; toutes deux ont entrepris de rappeler les coutumes, jeux et usages dont la tradition populaire est arrivée jusqu’à nous. Elles veulent également relier la langue romane des derniers siècles des troubadours au provençal actuel par une littérature forte, élevée, par des œuvres poétiques de grande allure. L’exécution de cette partie du programme, la plus difficile, est absolument nécessaire si l’on veut donner au dialecte provençal l’éclat dont a joui le roman, et faire oublier une période néfaste qui l’a empêché d’atteindre à la perfection du français. Frappée de déchéance après la croisade contre les Albigeois, la langue romane se ressentit forcément des siècles d’obscurantisme qui s’appesantirent sur elle. Dégénérée, elle descendit au rang des patois, et ce n’est pas trop des efforts des lettrés méridionaux, secondés par ceux de tous les pays, pour lui rendre une pureté de forme et d’expression digne de son ancienne perfection et de la place qu’elle a jadis occupée dans l’histoire littéraire de notre Provence ensoleillée.
Lorsque la Société des Félibres de Paris se fonda, on fut tenté de la regarder comme une branche cadette, comme une annexe du Félibrige de Provence. La publication de ses statuts suffit pour éclairer aussitôt l’opinion. Elle démontra, en effet, clairement que, si les deux Sociétés poursuivent un but commun, elles ne sont pas moins absolument indépendantes l’une de l’autre. Les Félibres de Paris ne sont rattachés à aucune maintenance; ils conservent leur libre arbitre, et leurs décisions, aussi bien que leurs manifestations, à Paris ou en province, n’ont pas à recevoir l’approbation ni à craindre le veto du Félibrige du Midi.
Indépendants, ils ne sont inféodés à aucune méthode spéciale. Très éclectiques, au point de vue linguistique, non seulement ils admettent tous les dialectes méridionaux, mais leur organe, le Viro-souleù, est une publication bilingue dont le succès s’affirme chaque jour.
Théâtre d’Orange. [↔]
Accueillis tout d’abord d’une façon plutôt ironique, ils n’ont pas tardé à obtenir un succès de curiosité. Puis leur sincérité, leur enthousiasme débordant, l’amour qu’ils ont voué au sol natal, qu’ils chantent et proclament dans leurs réunions et leurs fêtes, leur ont concilié la bienveillance du Paris intellectuel. Partout, au café Voltaire, à Sceaux, au théâtre antique d’Orange ou dans leurs pèlerinages félibréens, il les suit, sympathique et joyeux. Il aime ces enfants du Midi, dont l’exubérance chante la vie, dont les yeux de flamme semblent avoir emporté un rayon de leur soleil, dont la voix chaude et vibrante résonne comme une fanfare; c’est pour lui un spectacle nouveau, il regarde, écoute et applaudit. Hier, c’était au bois de Boulogne, où la petite phalange venait, sous la clarté astrale, réciter des vers au légendaire troubadour Catelan. Puis, c’est dans l’antique théâtre romain d’Orange que le Parisien bat des mains aux magnifiques strophes de Pallas-Athénée, chantées par Mlle Bréval. Les Erynnies, de Leconte de Lisle, Antigone, Œdipe roi, interprétés par les artistes de la Comédie-Française, lui arrachent des cris d’enthousiasme. Ah! c’est qu’ici nous ne sommes plus sous les brumes du Nord; le ciel limpide et chaud communique ses ardeurs, il a dégelé toutes les conventions plus ou moins protocolesques; chacun redevient lui-même, la nature reprend ses droits. On a souvent parlé de l’antagonisme entre les races du Nord et celles du Midi; on a de la peine à y croire lorsqu’on suit les Félibres dans leurs pérégrinations annuelles. C’est un spectacle digne d’intérêt que ces races opposées et prétendues rivales, confondues, la main dans la main, partageant les mêmes joies et les mêmes enthousiasmes. Là où la politique est restée impuissante, les arts et la littérature ont triomphé. Que n’a-t-on pas dit des effets de la croisade contre les Albigeois et de l’oppression exercée par l’ancienne monarchie sur les provinces méridionales! Eh bien, pour s’être fait attendre, la revanche du Midi sur le Nord n’est pas moins complète. Et voilà comment les Félibres de Paris comprennent la conquête. Ils jettent aux quatre vents leurs poésies et leurs chansons, et leurs idées, comme la bonne graine, germent dans cette terre de l’intellectualisme qu’on appelle Paris. Et Paris enivré suit ces charmeurs, qui le mènent vers les rives azurées de la Méditerranée. Et ce pays si beau, mais presque ignoré des Parisiens jusque-là, se peuple et se transforme. Toute la côte d’azur se couvre de riches villas et de jardins pleins de fleurs. La colonie étrangère ajoute son contingent et vient planter sa tente sur ces rives embaumées; les chemins de fer qui sillonnent le littoral transportent, aux approches de l’hiver, tout un monde qui fuit les brouillards glacés de la Seine et de la Tamise. C’est là un commencement de décentralisation et de cosmopolitisme de bon aloi. Les Félibres, qui y sont bien pour quelque chose, ont eu, sur les hommes politiques préoccupés de ces questions, une supériorité que ces derniers ne leur avaient jamais soupçonnée.