Il est incontestable que les Félibres de Paris ont apporté à la cause des revendications méridionales un concours assez réel pour s’être traduit par des résultats appréciables. Grâce aux membres du Parlement qu’ils comptent dans leurs rangs, ils ont obtenu l’appui du Gouvernement. Le Ministre de l’Instruction publique n’a pas hésité à faire bénéficier leurs lauréats d’un prix spécial, dont le caractère officiel augmente la valeur. Leurs fêtes de Sceaux, présidées par les premières illustrations littéraires de notre époque, sont le rendez-vous des amis des lettres et des arts. Là, sous les ombrages séculaires du parc de la duchesse du Maine, ils reconstituent les cours d’amour de Signes et de Romanin où, jadis, un aréopage aussi célèbre par la beauté que par l’esprit, présidé par Stéphanette de Baulx, la comtesse de Die, Phanette de Gantelme, Hugonne de Sabran, etc., rendait des arrêts chantés par les troubadours. Aujourd’hui, les vers alternent avec les chansons et chaque Félibre vient, devant la reine de la cour d’amour, présenter ses hommages respectueux et réciter une poésie. Tous les artistes du Midi, si aimés du public parisien, tiennent à figurer au programme. La Comédie-Française, l’Opéra, l’Opéra-Comique, l’Odéon et le Conservatoire de Musique prêtent leur concours. Après avoir couronné les bustes d’Aubanel, de Florian et du regretté Paul Arène, l’un des fondateurs du Félibrige de Paris, le cortège s’achemine vers la mairie, au milieu des fanfares, des Sociétés de gymnastique et des détonations des boîtes à poudre dont le fracas, se répercutant jusqu’au fond du parc, trouble les expansions des amoureux qui s’y sont réfugiés. Mais voici l’heure des discours. M. Charaire, le maire si accueillant de Sceaux, M. Chateau, son successeur aujourd’hui, souhaitent en termes émus la bienvenue aux arrivants. La réponse de M. Sextius Michel est toujours un morceau très goûté, qui laisse deviner les beautés plus étudiées et plus académiques de la harangue qu’il adressera ensuite au Président.

Aimable biographe, il retrace de main de maître la carrière et les œuvres de celui que le choix a désigné pour présider à cette fête, et doit ainsi provoquer de sa part une réponse improvisée aussi agréable que spirituelle. Puis, lecture du palmarès et remise des récompenses aux lauréats. Le soir, banquet, toasts, chansons, brindes. Le tout se termine par des illuminations, un feu d’artifice et une farandole échevelée dans le parc, aux sons des fifres et des tambourins, après, toutefois, l’exhibition de la Tarasque au corps couvert d’écailles d’or et de pointes acérées, à la tête monstrueuse, à la queue ballante, terreur des gamins trop curieux.

Le champ d’action du Félibrige de Paris, grâce à ses relations avec le monde officiel, s’est bientôt agrandi. Les départements méridionaux en ont ressenti les heureux effets, et, sous son impulsion, ont vu élever des statues et des monuments aux précurseurs du Félibrige. Les poètes populaires, interprètes des sentiments du peuple, peintres de ses mœurs, eux-mêmes souvent sortis de son sein, n’ont pas été oubliés de lui. On lui doit encore la création d’une chaire de langue romane, à Aix. Maurice Faure obtint ensuite un crédit pour la restauration du théâtre antique d’Orange. Et c’est depuis cette époque qu’ont pu être organisées ces magnifiques manifestations littéraires et artistiques que les Ministres et le Président de la République ont officiellement honorées de leur présence[43].

Elles réveillèrent, chez les populations impressionnables du Midi, des talents qui sommeillaient et n’attendaient qu’une occasion pour se produire. Une noble émulation les saisit et fit éclore, outre des poètes lettrés, une seconde pléiade de poètes populaires dont les œuvres, justement appréciées, doivent être signalées dans cet ouvrage.

Philippe Chauvier, de Bargemont, fut un des premiers qui attirèrent sur eux l’attention du monde littéraire. Tout enfant, alors qu’il apprenait son métier de tachié (fabricant de clous pour souliers), il crayonnait des vers sur les murs de la forge. Lui-même nous l’apprend dans les lignes suivantes:

Din la boutigo d’un tachié,

Peniblamen, si degauvavo,

Aqueù couquinas de Chauvié;

La muso aqui, li sourriavo.

Pu tard, quand fe lou fourjeiroun,