Entre mitan de la ferraio,
Sei proumié vers’ mé de carboun
Lei marcavo sur la muraio...
Son talent s’affermit par le travail; les sonnets, les odes se succédèrent et bientôt les journaux les reproduisirent. Il fit d’abord paraître un poème intitulé: Moun peis, dans lequel il chante Bargemont et ses gracieux paysages; suivirent les Villageoises et les Fiho daù souleù, où il célèbre les yeux noirs et le rire savoureux des jolies Bargemonnaises. Le tachié ayant été remplacé par la machine (ainsi le veut le progrès), Philippe Chauvié s’est retiré dans une petite boutique où il vend un peu de tout, mais où son art de prédilection n’a pas perdu ses droits, car on entend encore, dans ses moments de loisirs, le vieux tachié chanter ses gais refrains, ou bien, penché sur son comptoir, on le voit écrire ses dernières inspirations.
Quant à Rieu, dit Charloun, le poète paysan du Paradou, déjà connu et apprécié dans son pays, c’est aux Félibres de Paris qu’il doit d’avoir été mis en lumière dans un monde littéraire où jusqu’alors il n’avait pu pénétrer. C’est dans un de leurs voyages en Provence, où tout ce qui rime et chante vient se grouper autour d’eux, que Charloun trouva l’occasion de déclamer ses vers. Son succès mérité attira l’attention du Ministre de l’Instruction publique, qui lui décerna les palmes académiques. Jamais palmes ne furent mieux placées, jamais M. Leygues, le sympathique Ministre félibre et cigalier, ne fut mieux inspiré que le jour où, dans cette République démocratique, il attacha sur la poitrine de cet enfant de la terre, effleuré par l’aile de la muse provençale, le ruban violet, jusqu’ici réservé aux membres de l’Instruction publique et aux lettrés.
Le Félibrige de Paris, qui était un peu le parrain du poète du Paradou, en cette circonstance, s’associa à la remise de cette récompense honorifique en votant, sur la proposition de son Bureau, l’envoi gracieux des insignes, avec une dédicace flatteuse au nouveau titulaire.
Lazarine de Manosque, dont le Viro-Souleù enregistrait avec regret, il y a quelques mois, le décès prématuré, a laissé une œuvre, dont les journaux ont publié divers fragments et qui a pour titre: Remembranço. Dans sa boutique du marché des Capucins, à Marseille, elle accueillait avec la même grâce et le même attrait les sommités du Félibrige et les jeunes poètes encore peu connus qui venaient auprès d’elle s’inspirer de son amour ardent pour le langage natal. Puis vinrent les jours de deuil. Lorsque l’on apprit la mort de la vaillante félibresse, qui s’était retirée dans sa villa Magali, à la Blancarde, pour se livrer entièrement à son art, ce fut une profonde douleur pour le Félibrige tout entier, qui perdait en elle un de ses membres les plus dévoués. A son enterrement, MM. Galicier, Bigot, Houde, Rougou, Bourrelier, Mouné et d’autres surent, par des paroles émues, rendre à l’auteur regretté de tant d’œuvres gracieuses, d’une composition simple et appropriée à l’âme du peuple, le juste hommage qui lui était dû, et fixer son souvenir par une manifestation aussi sympathique que félibréenne.
Mme Joseph Gauthier, que la mort a également fauchée, était connue dans toute la Provence sous le nom de la félibresse Brémonde. A Hyères, en 1885, elle reçut des mains de Mistral le grand prix du Félibrige, la couronne d’olivier en argent. Elle a laissé deux ouvrages qui rappelleront son souvenir aux générations futures: Brut de caneu et Vélo blanco où, entre autres morceaux, on peut citer Matinado, d’une fraîcheur exquise de sentiment et d’expression.
A cette liste de jeunes poètes, nouveaux venus au Félibrige, on peut ajouter Joseph Renaud, de Vacqueyras, qui, dans Mélanio, a révélé les qualités d’un tempérament dramatique de grand avenir; Charles Martin, que lou Casteu e lei Papo d’Avignoun classe au premier rang parmi les félibres du Midi. Nous n’aurions garde d’oublier le bon Crouzillat, de Salon, hier encore si gai, aujourd’hui dormant son dernier sommeil. L’Eissame la Bresco e lou Nadau lui survivront et rappelleront le souvenir de cet homme aimable et bon.
Nous terminerons en citant Lucien Duc, l’auteur de Marinetto; Louis Roux, Joseph Gauthier, Louis Roumieux, Maurice Raimbaud, l’auteur d’Agueto, et Alphonse Laugier, que ses Surprises du nouvel an ont classé parmi les meilleurs humoristes de notre époque.