Que dire des soirées littéraires qui suivent le banquet mensuel? Elles sont charmantes, pleines d’expansion et sans prétentions aucunes. Chacun dit des vers qu’il a composés pour la circonstance; on récite ceux des maîtres, Mistral, Aubanel, Roumanille, dont les Félibres de Paris sont les grands admirateurs. Jules Troubat, l’ancien secrétaire de Sainte-Beuve et vice-président de la Société, fait revivre l’abbé Fabre, son compatriote montpelliérain, le Rabelais du Midi, en récitant des extraits du Siège de Caderousse. Et lorsque j’aurai cité A. Tournier, le bibliothécaire du Ministère de l’Instruction publique, également vice-président, auteur du livre connu sous le titre Du Rhône aux Pyrénées, d’un autre sur Gambetta, d’un autre encore sur le conventionnel Vadier; l’intendant général Enjalbert, vice-président, le sympathique secrétaire Marignan, ainsi que son collègue Jacques Troubat, dont les procès-verbaux sont des modèles d’exactitude et de rédaction; M. Gardet[44], chancelier, qui rappelle si bien Henri IV et comme physionomie et comme galanterie; Amy fils, gérant du Viro-Souleù, dont Lucien Duc est l’imprimeur impeccable et l’un des meilleurs rédacteurs; cela fait, dis-je, je n’aurai plus qu’à mentionner l’aimable trésorier de la Société, Plantier, pour présenter au public le Bureau complet du Félibrige de Paris.
Félix Gras. [↔]
La Société a quelquefois la visite des Félibres de Provence, oiseaux de passage que le miroitement de Paris peut attirer de temps en temps, mais qui regagnent bien vite leur nid à tire-d’aile. C’est ainsi qu’elle a reçu le plus grand poète provençal de notre époque, Mistral; puis Félix Gras, le Capoulié, aujourd’hui décédé, enlevé si brusquement à l’admiration de ses amis et à l’affection de sa famille. Le Félibrige tout entier, plongé dans le deuil, a suivi jusqu’à sa dernière demeure l’auteur si estimé de tant d’œuvres charmantes, entre autres des Carbounié et des Rouges du Midi, rendant ainsi un hommage suprême à celui que le Ministre venait de décorer de la Légion d’honneur, cette fleur rouge qui n’a fleuri, hélas! que sur la tombe du poète aimé. Puis vinrent Valère Bernard, l’un des lauréats du Félibrige; Tavan, l’auteur de Frisoun de Marietto; d’autres encore, dont le nom m’échappe. Tous ont été reçus moins comme des amis que comme de véritables frères, comme les enfants d’une même famille dont les membres, quoique dispersés, restent liés par les mêmes traditions et le même but à atteindre, les mêmes souvenirs et les mêmes espérances.
Le quart d’heure final des réunions que nous avons décrites est ordinairement consacré à la chanson. Après avoir dit des fables de Bigot, M. Massip, dont la voix se prête si bien à l’interprétation de la romance, chante avec conviction: T’aïmi. M. Gardet, avec ses couplets sur la Foundetto, nous rappelle le genre anacréontique, cher à nos pères. M. Gourdoux, un des doyens de la Société, chante: Estello santo, dont le refrain repris en chœur est d’un effet charmant. Et, avant de se séparer, on entonne la chanson sur le pape Clément V, aussi égrillarde que bien rythmée et entraînante; on répète les derniers refrains avec une chaleur qu’explique une soirée commencée à table et terminée à la lueur bleuâtre d’un punch félibréen.
DE L’UTILITÉ DE L’ÉPURATION DU PROVENÇAL
Nous avons dit précédemment que le Félibrige de Provence, qui n’était d’abord qu’une réunion d’amis où, le verre en main, on entremêlait gaiement les vieilles chansons du terroir aux morceaux de poésie provençale, avait été frappé des différences linguistiques et orthographiques qui existent entre le provençal de nos jours et celui qui se parlait et s’écrivait jadis.
De là à étudier la meilleure méthode pour restaurer l’ancienne langue et lui rendre son caractère primitif, il n’y avait qu’un pas. Il fut bientôt franchi. On rechercha les anciens mots encore en usage chez les paysans et les bergers, qui, ayant moins de relations que les habitants des villes avec les populations du centre de la France et les étrangers, avaient conservé les traditions provençales, non seulement dans leurs mœurs et leurs usages, mais aussi dans leur langage. Ce fut le point de départ d’une réforme qui a fait verser des flots d’encre et donné matière à des polémiques et à des critiques nombreuses, lesquelles, pour n’être plus aussi vives qu’au début, n’en constituent pas moins, encore aujourd’hui, un obstacle sérieux au succès complet du projet. On a reproché au Félibrige de produire des œuvres qui, écrites avec une nouvelle orthographe et des mots que l’on a crus nouveaux, parce qu’on les ignorait, ne pourraient être ni lues ni comprises par le peuple. Traiter d’inutile cet effort et entreprendre une campagne pour en démontrer l’inopportunité, et même le danger, fut la première manœuvre employée par les partisans de la conservation des idiomes locaux, tels qu’ils se parlent et s’écrivent actuellement, c’est-à-dire avec leurs incorrections et des termes souvent grossiers. Le grand argument des adversaires de la réforme consiste à prétendre que vouloir ramener tous les idiomes locaux de la Provence à une langue uniforme, c’est leur faire perdre leur caractère spécial et pittoresque, qui en fait le charme et la raison d’être. Cette transformation, disent-ils, amènerait une perturbation aussi intempestive que nuisible dans les relations, les affaires et les usages. Le peuple ne lit pas et écrit moins encore le provençal; il se prêterait peu ou pas à un changement semblable, et l’on se demande par quels moyens on pourrait lui faire accepter dans son langage une modification qui constituerait une véritable révolution dans sa façon d’être et ses habitudes.
La question ainsi posée prêterait évidemment le flanc à des appréciations dont la sévérité semblerait assez justifiée. Car produire des œuvres d’une grande élévation d’esprit, écrites dans une langue pure et bien orthographiée, indiquerait certes une activité littéraire très honorable, mais appréciée seulement des linguistes, des philologues et des littérateurs, c’est-à-dire d’une élite, forcément restreinte, par cela même. Le peuple ne s’y intéresserait pas. Les critiques adressées au Félibrige pourraient donc paraître fondées s’il se bornait à écrire sans enseigner. Mais tel n’est pas le cas. Si ses détracteurs sont de bonne foi, s’ils ne sont pas décidés à entraver son œuvre par une opposition systématique, fortifiée d’arguments à côté, ils doivent avant tout tenir compte de son programme et de ses efforts constants pour l’appliquer et en obtenir le résultat qu’il en attend. Ce résultat, pour être différé, ne sera pas moins certain. Le jour où le Gouvernement comprendra que l’auxiliaire le plus utile de l’enseignement du français dans nos campagnes du Midi est le provençal, le Félibrige aura triomphé des reproches et de leurs auteurs. Par l’application sage et raisonnée de la méthode étymologique, l’instruction grammaticale du peuple, aussi bien en provençal qu’en français, fera de rapides progrès. Il acquerra, grâce à ce moyen pédagogique si préconisé, la comparaison de deux langues, une connaissance plus exacte de l’une et de l’autre; non seulement il apprendra à parler un provençal d’où les termes grossiers et les formes impropres auront été chassés, mais encore il pourra s’élever de ce point à la lecture éclairée et profitable des œuvres littéraires du Félibrige. Celles-ci, après avoir subi tant d’assauts, après avoir été traitées d’inutiles parce qu’inintelligibles pour certains, deviendraient donc d’un usage courant, et comme le bréviaire d’une langue dont la beauté d’abord méconnue ne sera ensuite que plus éclatante. Avons-nous besoin d’ajouter que partout où des tentatives individuelles d’enseignement du français par le provençal ont été effectuées, les résultats ont dépassé les prévisions? Quelques exemples prouveront l’excellence de la méthode étymologique et sa supériorité sur toutes les autres méthodes d’enseignement. Dans le Vaucluse, c’est le Frère Savinien, auteur d’une excellente grammaire romane[45] et d’un choix de lectures ou versions provençales-françaises, dont le nom est devenu populaire et les succès connus, même au Ministère de l’Instruction publique; c’est M. Funel, instituteur à Vence (Alpes-Maritimes); c’est M. Bénétrix, homme de lettres à Auch; c’est M. Perbosc, dans le Lot-et-Garonne; c’est M. Desmons, sénateur, dans le Gard, qui proclament, avec une autorité doublée par l’expérience, les heureux fruits du système qu’ils ont adopté.
Mais ce n’est pas seulement dans le Midi de la France que cette méthode pour l’enseignement de la langue nationale et l’épuration des idiomes locaux a été conçue et appliquée, comme la plus pratique et la plus rapide. Il y a, dans toutes les vieilles provinces, une émulation des plus louables pour l’utilisation des dialectes du terroir, plus clairs, plus compréhensibles aux jeunes écoliers.