5o Enfin, des mots divers qui, par suite de circonstances particulières ou d’une longue habitude, ont résisté à l’invasion des langues étrangères. Ces mots sont encore assez nombreux et présentent des marques d’origine qui ne permettent pas de les confondre avec ceux qui ont été transmis au Provençal par le Grec, le Latin et les langues gothiques.

Une étude approfondie de ce qui reste du Ligurien pourrait conduire à attribuer aux racines de cette langue une certaine parenté avec les langues sémitiques. Mais, comme nous l’avons dit précédemment, une telle étude, trop longue pour trouver sa place dans cet ouvrage, devrait, pour être complète, faire l’objet d’un volume spécial. Qu’il nous suffise ici de constater qu’il y a eu une langue Ligurienne plus ou moins différente des idiomes parlés dans les Gaules, et que cette langue, que l’on croit morte, n’a pas totalement disparu, puisqu’elle a laissé des traces dans le Provençal.

Nous ne pensons pas que le Ligurien se soit répandu sous la même forme dans toute la Provence; nous penchons à croire, au contraire, qu’il a dû se diviser en autant de dialectes qu’il y avait de nations différentes dans ce pays et dans la Ligurie proprement dite. Aucun fait connu ne peut nous porter à supposer que ces dialectes fussent écrits. Les annales des Ligures, leurs lois, les préceptes de leur religion se conservaient chez eux par la tradition, comme chez les Gaulois. Plus tard seulement, grâce à l’influence que les Marseillais exercèrent sur eux, et même sur les Gaulois, par l’effet du commerce, ils connurent et adoptèrent l’alphabet grec. A partir de ce moment, les dialectes liguriens perdirent de leur importance, ils ne furent même plus employés dans les marchés; la langue Grecque, jusqu’à la conquête romaine, domina toute la Gaule méridionale, et le Ligurien ne fut plus usité que dans l’intérieur, au fond des campagnes. C’est ainsi que nous devons aux paysans la conservation et la tradition des derniers vestiges de la langue d’où naquit le Provençal.

LANGUE GRECQUE

L’arrivée de Prothis et de ses compagnons au pays des Ligures ne devait pas tarder à exercer une influence sur le langage de ces derniers. En effet, les Phocéens, qui parlaient le dialecte ionique, l’introduisirent rapidement dans toutes les possessions marseillaises. Comme nous l’avons dit plus haut, la langue Grecque prit bientôt le dessus dans la Provence et dans les Gaules. Elle y fit même de tels progrès et elle s’y parlait si purement que Marseille, surtout ville de commerce, n’en devint pas moins illustre par le culte des Arts et des Lettres, par ses écoles renommées, où les familles patriciennes de Rome faisaient instruire leurs enfants. L’étude de la langue Grecque y était l’objet d’un tel soin qu’elle contribua à mériter à notre cité le titre d’Athènes des Gaules.

Les Phocéens à Marseille: Fiançailles de Gyptis. [↔]

L’extension de la langue Grecque et sa prédominance dans la Gaule et la Ligurie pourraient faire conjecturer qu’elle se mêla aussi aux idiomes vulgaires des différents pays; il n’en fut rien, ou, du moins, elle ne les altéra que d’une manière insensible. On en a donné comme raison qu’introduite par l’usage et le commerce, elle ne s’était guère étendue au-delà des limites du territoire de Marseille, et fut bientôt remplacée par le Latin, imposé par la conquête dans tous les pays placés sous la souveraineté de Rome.

A cet état de choses, seule, la République Marseillaise fit exception. Ayant su conserver ses franchises et une quasi-indépendance, elle conserva aussi le Grec comme langue officielle, aussi bien dans les actes publics et privés que dans les rapports journaliers des habitants; il en fut ainsi jusqu’au commencement du IVe siècle. A cette époque, par l’influence de la religion chrétienne, qui domina enfin dans cette République et établit à Marseille un siège épiscopal, le Latin y devint la langue écrite, selon l’usage de la Cour de Rome. Mais il est bon d’ajouter que le Grec fut encore pendant longtemps le langage parlé. Il s’altéra peu à peu par la suite et finit par fusionner avec le Provençal, sur lequel il marqua son empreinte, soit dans les mots, soit dans la prononciation. Cette remarque suffit à expliquer comment le Roman de la Gaule méridionale, dans la partie spéciale à Marseille et à son territoire, est plus riche en mots grecs que le Roman parlé en dehors de cette province.

Nous donnons ci-après un tableau des mots grecs qui s’incorporèrent au Provençal; nous en avons trouvé la nomenclature dans l’ouvrage de M. Martin fils, de l’Académie de Marseille[49]: