—Et pourquoi cela puisque je te le donne?

—Parce que cela ne me ... sied pas cousin Kegge.

—Cela ne te sied pas? sottises que tout cela! Que diable si je le paie!

—Il ne m'en siéra pas davantage, cousin Kegge! Vous êtes trop bon, j'aime mieux ne pas avoir de manchon; je ne puis porter de fourrures,—et puis je suis bien trop jeune encore pour cela.

—Sottises que tout cela! Que vient faire l'âge à propos d'un morceau de peau de bête? n'est-ce pas pour se garantir du froid, tête frisée. Ainsi c'est dit, attends-toi à la chose pour la saint Nicolas, et préserve bien la peau que t'a donnée ta mère des dents d'Azor et de Mimi.

Cette dernière plaisanterie causa à monsieur Kegge une extrême satisfaction, et nous nous assîmes pour prendre le thé. Inutile de faire remarquer que le service était en argent et les tasses en porcelaine bleue. Le lecteur sait assez comment le ménage de la riche famille Kegge était monté pour s'étonner de l'exhibition de quelque nouveau luxe et cela m'ennuie d'attirer encore son attention sur des détails de ce genre. Que celui qui a envie de voir décrire de jolies choses de ce genre sur un ton épris et admiratif, que celui-là lise les nouvelles de Q et Z. On dirait que ces messieurs ont eux-même grande envié des merveilles qu'ils décrivent.

Lorsque nous eûmes pris le thé et que la pendule marqua près de huit heures, monsieur Kegge se fit apporter un surtout doublé de chien marin noir et en forme de polonaise. Il ne faisait pas encore assez froid pour endosser la pelisse, dit-il. Il alluma ensuite un cigare qu'il nommait en termes choisis un bâton puant et sortit pour faire de nouveau une commission urgente.

Peu après entra, pour le remplacer, un monsieur de vingt-sept à vingt-huit ans, à ce que je présumai. C'était un homme bien fait, de haute taille, dont le visage, d'une coupe très-distinguée, était d'ailleurs très-fatigué. Il portait les cheveux longs, séparés par une raie tout à fait sur le côté, et frisés du côté le plus touffu. Ses yeux gris lançaient un regard terne comme du fond d'une caverne, car les arcades sourcilières étaient très-proéminentes et sur ses lèvres se jouait un sourire qui n'avait évidemment d'autre but que de faire voir une denture très-blanche et très-régulière. Ce personnage était vêtu d'un habit vert fort étriqué, garni de très-petits boutons dorés et dont les manches étaient très-étroites et très-courtes, d'un pantalon noir très-ample dont les jambes s'amincissaient en pointe vers le bas, et d'un gilet de soie brochée. Une cravate de satin noir dans les plis de laquelle était attachée une épingle d'or très-longue, très-mince et ayant pour dépendance une chaînette, des gants jaune paille et des bottes très-pointues complétaient son costume. Une chaîne d'or passée au col et composée de longs et maigres anneaux serpentait sur son gilet et indiquait à l'imagination le chemin d'une très-mince montre d'or à cylindre tandis qu'à un cordon élastique, presque invisible se balançait un petit lorgnon carré, destiné à tenir, sans le secours de la main, dans le coin de l'œil.

Lorsque ce monsieur entra, il traversa la chambre dans toute sa longueur, absolument comme s'il ne s'y lut trouvé âme qui vive excepté lui et sans jeter les yeux sur quoi que ce soit, ni à droite, ni à gauche; on l'eût cru en proie à une préoccupation qui l'aveuglait. Parvenu près de madame Kegge, il s'arrêta brusquement et laissa tomber la tête sur sa poitrine comme une abeille brisée en deux, il alla ensuite à Henriette et répéta le même mouvement avec toute la grâce d'un automate; enfin il le répéta une troisième fois à l'adresse de Sara et moi collectivement.

Henriette nous présenta l'un à l'autre comme monsieur Van der Hoogen et monsieur Hildebrand.