—C'est un cabaret hors la porte. Klaas va y boire une goutte et même deux, et même trois gouttes.
—Et quand il rentre à l'hospice!
—Oh! il a toutes sortes de malices. Il prend une grosse chique de tabac. Il demande chez un droguiste une pelure d'orange. Quelquefois le père s'en aperçoit. Alors on met un billot à la jambe de Klaas, car il est trop vieux pour coucher sur les lattes[4] et on ne peut non plus le frapper sur sa bosse; mais qu'est-ce que cela fait puisqu'il court avec le billot? Alors il dit aux enfants: St!... mes enfants, Klaas a fait une sottise; Klaas n'a pas marché droit et le père a pris tous ses cents à Klaas. Vous comprenez bien, monsieur, qu'il attrape encore davantage.
Je comprenais parfaitement.
—Mais ce sont là ses affaires, poursuivit Keesjen en prenant un soulier de mon oncle qu'il devait graisser et en le remettant aussitôt à terre. Mais qu'a-t-il besoin de me rendre malheureux? Savez-vous ce que c'est?... Je vas vous conter la chose... J'avais de l'argent ... j'avais beaucoup d'argent ... j'avais douze florins!
—Et comment étiez-vous arrivé là, Keesjen?
—Dieu et l'honneur aidant. J'avais gagné cet argent quand j'étais chez l'apothicaire. Quelquefois, quand je portais une potion hors de la ville, à une maison de campagne ou l'autre, le monsieur ou la dame disait: Donnez une pièce de deux sous au porteur; il fait mauvais temps. Comme cela j'étais venu à avoir douze florins. Je ne pouvais les avoir à l'hospice; c'est défendu. Mais je les conservais sur mon cœur.
—Et pourquoi les gardiez-vous? Aviez-vous besoin de cet argent, où était-ce seulement pour le plaisir de l'avoir?
—Oh! monsieur, dit le bonhomme en hochant la tête, les gens riches, si j'ose le dire, ne savent pas cela; les directeurs n'en savent rien non plus, car ils ne s'inquiètent pas de ces choses. Tout va bien pour ces gens-là, pendant leur vie et après leur mort. Voyez-vous, nous sommes bien à la maison: les directeurs sont bons; au carnaval nous avons des petits pains avec du beurre; toutes les trois semaines, quand on abat, la maison reçoit un bœuf de je ne sais quel grand monsieur qui est mort depuis longtemps. Alors nous mangeons tous du hachis, et les messieurs de la maison font une partie et mangent la langue du bœuf. Nous sommes tout à fait bien; mais un homme, monsieur, pense toujours à sa mort.
—Je crois que vous serez parfaitement bien après votre mort aussi, Keesjen! dis-je.