—Je l'espère, monsieur; dans le ciel tout est bien; mais ce n'est pas ce que je veux dire. Je voudrais que mon corps fut bien, voyez-vous.
—Qu'est-ce que c'est, Kees?
—Ecoutez! Quand nous sommes morts on nous couche sur la paille, on nous arrange avec les effets de la maison, juste comme quand nous vivons, et puis nous allons au cimetière dans la grande fosse; je ne voulais pas cela. Je voulais, quand je serai mort, ne pas être arrangé avec les effets de la maison.
Il se tut un instant, et ses larmes recommencèrent à couler.
—Je voulais être couché dans un cercueil à moi, je ne sais pas ... mais enfin, je veux dire, comme j'ai vu mon père, avec des choses à moi, je n'ai jamais eu une chemise qui m'appartienne; je voulais avoir un linceul qui fût le mien.
J'étais ému. Ne me parlez pas de préjugés. Les riches de la terre en ont mille. Ce pauvre homme pouvait tout supporter, maigre nourriture, rude couche et dur labeur eu égard à son âge. Il n'avait pas de maison à lui, il n'aurait pas de tombe à lui; oh! s'il eût eu du moins la certitude que son dernier vêtement serait sien!
—Monsieur comprend bien, continua-t-il d'une voix pour ainsi dire enrouée par l'émotion, que les douze florins étaient pour cela. C'était beaucoup trop. Mais je voulais plus que cela; je voulais être enterré comme il faut. Je ne connais rien à ces choses-là; mais j'avais compté quatre florins pour les linges, et puis deux florins pour les hommes qui m'auraient enseveli, et dix stuivers à douze porteurs pour me porter au cimetière. Ça n'aurait-il pas été beau? Le garçon apothicaire avait arrangé tout ainsi; l'argent était dans un petit papier, et puis dans un petit sac de cuir; je l'ai eu là, sur mon cœur, pendant trente ans ... et maintenant il n'y est plus...
—Klaas l'a-t-il volé? demandai-je.
—Non, dit-il, en s'arrachant à la tristesse dans laquelle l'avaient plongé ses dernières paroles. Non, mais il a su que je l'avais. Son lit est près de mon lit. S'il l'a vu quand je me déshabillais, quand je m'habillais, ou quand j'étais malade; si j'en ai rêvé tout haut, je n'en sais rien. Je croirais bien que j'en ai rêvé, car j'y pense toujours. Mardi dernier il avait plu toute la matinée, comme monsieur sait. Klaas n'avait pas attrapé un cent. Il faisait mauvais temps, et les gamins ne s'arrêtaient pas autour de lui. Son argent du dimanche était aussi parti, et il avait une furieuse envie d'aller au Torchon-Gras,—Kees, dit-il après le dîner, prêtez-moi six cents.—Klaas, dis-je, je ne le ferai pas, car vous les boiriez!—Kees, dit-il il me les faut! qu'il dit—Je dis: Eh bien! vous ne les aurez pas!—Savez-vous ce que je ferai? dit-il: Kees, qu'il dit, si vous ne me les donnez pas, je dirai au père ce que vous avez au cou sous votre chemise! Je suis devenu pâle comme un linge, et je lui ai donné les six cents. Mais j'ai dit aussi: Klaas, vous êtes un vaurien! Je ne puis dire s'il a été fâché de cela dans le moment; mais hier il a dû être soûl, et 'quand les surveillants lui faisaient mettre le billot, il s'est mis à crier et à chanter comme un fou: Kees a de l'argent! Kees a de l'argent! il a de l'argent sous sa chemise! Les camarades m'ont raconté cela quand je suis rentré à la maison. J'étais comme mort. Nous allons au dortoir et nous nous déshabillons. Klaas était déjà couché et ronflait comme un bœuf... Quand tout le monde fut endormi, je glissai ma main sous ma chemise pour ôter le sachet et le cacher, si je pouvais, dans la paille de mon lit. Mais avant que je l'eusse détaché, la porte s'ouvrit, et le père entra dans la salle avec une lanterne,.Je suis tombé en arrière sur mon coussin et j'ai regardé la lanterne comme un fou. Chaque pas que le père faisait, je le sentais dans mon cœur.—Kees, dit-il, en se penchant sur moi, vous avez de l'argent; vous savez bien que vous ne pouvez rien cacher ici dans la maison! et en même temps il me l'arracha de la main.—C'est pour un linceul! bégayai-je, et je tombai à genoux sur le lit, mais cela n'a servi à rien. Nous le garderons pour vous, dit le père, et il ouvrit le sac et compta l'argent avec soin. Mes propres yeux ne l'avaient pas vu depuis que je l'y avais cousu, il y avait trente ans de cela; c'était mon argent ... mon propre argent ... le cher argent de mon enterrement.—Je vous jure, criai-je, que je n'en ferai rien autre que me faire enterrer comme il faut.—Nous aurons bien soin de cela nous-mêmes! dit le père, et il s'en alla avec l'argent et avec la lanterne. «C'est Klaas, criai-je après lui, qui vous l'a raconté, parce que ... mais à quoi cela m'aurait-il servi de dire que Klaas est un ivrogne? A quoi cela m'aurait-il servi de raconter que Klaas va tous les jours au Torchon-Gras? Cela ne m'aurait pas rendu mon argent. Je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit.—Quelle affaire, Monsieur!
—N'y aurait-il rien à faire auprès des directeurs? demandai-je à Keesjen, d'un ton de consolation.