—C'est la sensitive, répondit Barend.

—Je vous remercie, reprit Kegge, se souvenant probablement qu'il avait déjà cette petite chose.

Nous parcourûmes d'abord le jardin où était encore épanouie une seule rose de tous les mois, qui avait très-bonne mine, bien que Barend assurât que le cœur devait en être gâté par l'humidité; nous visitâmes ensuite les serres où le vieillard coupa çà et là un pélargonium, un chrysanthème, une primevère de la Chine, de sorte qu'en définitive, nous parvînmes à réunir un bouquet très-présentable, pendant que Barend, à propos de chaque fleur, faisait étalage de sa science et satisfaisait sa démangeaison de parler. Lorsqu'il ferma derrière lui la porte de la dernière serre, monsieur Kegge laissa imprudemment échapper cette question:

—Mais Barend, depuis combien de temps êtes-vous ici?

—Depuis cinquante-cinq ans, Monsieur, Dieu et l'honneur aidant, répondit-il; j'aurai soixante-huit ans à la Chandeleur, et j'en avais treize quand je suis entré ici comme garçon jardinier.

—Vraiment, mon brave! et vous avez encore si bon air! remarquai-je.

—Oh! répondit Barend, il faudrait que Monsieur vît ma femme. Celle-là est aussi dans les soixante, mais c'est bien autre chose encore. J'ai eu d'elle treize enfants, et il y a juste vingt et un ans de différence entre le plus jeune et l'aîné. Maintenant ce n'est plus cela, mais il y a une dizaine d'années il est arrivé plus d'une fois que les gens lui demandaient si son père était à la maison.

—Cela est beau, dit Kegge, très-beau, Barend! Aux Indes il en est autrement. Il peut bien y arriver que la mère et la fille ne diffèrent que de quinze ans, mais les femmes y vieillissent de bonne heure, mon brave.

A ces mots, M. Kegge tira sa bourse de sa poche et prit l'attitude d'un homme qui va partir. Mais Barend en jugea autrement et s'appuya contre le mur de la serre avec tout l'air de l'homme qui va commencer une longue histoire.

—Ces messieurs auraient dû connaître mon père, dit Barend; c'était là un homme solide. A sa mort il avait près de soixante-six ans et possédait encore toutes ses dents. Nous demeurions dans ce temps-là à Uitgeest: eh bien, il courait d'Uitgeest à Alkmaar pour prendre le café (nous avions une tante à Alkmaar), et il revenait de même à la maison sans s'apercevoir de rien. Et si ce n'était un maudit paysan, il se porterait encore bien.