—Il serait joliment vieux pourtant, dis-je.
—C'est égal! dit Barend, c'est égal! il n'aurait guère que cent et cinq ans et il aurait pu facilement y arriver. Mais il faut que je raconte cela à ces messieurs. Il était à travailler chez un paysan, car mon père était charpentier de son état, le paysan s'appelait Stoutema. Ce que c'est que le sort! Voilà que la fièvre lui tombe tout d'un coup sur le corps. Pour lors mon père était d'une nature telle, avec votre permission, que quand il pouvait venir à suer il était guéri. Mes gars, dit-il à ses compagnons, j'ai une grosse fièvre. Eh bien! dirent-ils, il faut t'aller coucher un instant sur le Koes. Le Koes, c'est comme ces messieurs peuvent savoir, la place derrière les vaches, où les domestiques se couchent pendant l'heure du repos[1]. Mais Stoutema dit: Cela ne se peut pas, car on vient de refaire le lit pour les garçons; et mon père dut monter sur la meule de foin. Pour cela il lui fallait monter une longue échelle qui avait une quarantaine d'échelons; il eut bien du mal avant d'arriver en haut; il se fit là un trou, ramena le foin sur lui et resta tranquille. Il y était depuis une heure quand arriva la barque, et les ouvriers retournaient avec à la maison, car il sonnait midi. Ils crièrent à mon père:—Jean, descends, voici la barque! Mais mon père dit:—Non, je sue trop! laissez-moi couché ici! Eux dirent:—Si tu devenais plus malade, tu ferais mieux de venir avec nous. Alors mon père descendit du tas de foin, mais, voyez-vous, il suait encore. Alors on demanda à Stoutema des couvertures de vache; mais il ne voulut pas en donner.—Il faut que mes couvertures de vache restent sèches, dit-il. Alors quelques-uns ôtèrent leur blouse et la mirent sur mon père; mais cela n'aida à rien, car c'était trop court. Ils arrivèrent comme cela à Uitgeest, mais il y avait bien encore une lieue et demie à faire. Mais ces gens-là avaient sûrement bien besoin de leur temps puisque aucun d'eux n'alla avec mon père. Ses jambes étaient devenues si roides qu'il ne pouvait plus aller et tombait de côté et d'autre. Les gens qui l'ont vu alors auront bien sûr pensé en eux-mêmes; cet homme-là est soûl! Quand il arriva à la porte de la maison, il voulut prendre le bouton...
Ici la voix du vieux Barend qui allait s'affaiblissant et se brisant de plus en plus, s'éteignit tout à fait et il fondit en larmes. Il porta la main gauche derrière la tête et se mit à arracher ses rares cheveux.
—Voyez-vous, dit le vieillard en frappant du pied et avec autant de colère et d'indignation que si son père fût mort la veille, voyez-vous, quand je pense à ce paysan!...
—Il voulut prendre le bouton, continua-t-il avec plus de calme, mais cela n'alla pas. Trois jours après, c'était un mort. Mais sans ce paysan, dit-il en frappant du pied derechef, il pourrait facilement vivre encore.
Monsieur Kegge avait des larmes dans les yeux. Il tâta dans sa bourse:
—Tenez, Barend, dit-il, ce qu'il y a au-dessus de quatre florins est pour vous. Maintenant mettez-moi le bouquet dans une grande boîte.
Barend alla chercher la boîte.
—En tout cas, ce vieux père Barend n'a pas été étouffé au berceau, remarqua monsieur Kegge avec une gaieté affectée et, s'essuyant les yeux, il ajouta: Un vieux gaillard comme cela finirait par vous rendre triste.
Nous fûmes bientôt prêts et de retour à la maison. Henriette qui se repentait déjà de sa colère avait repris une mine affable, et lorsque son père lui offrit les fleurs, il y eut des larmes dans ses beaux yeux. Elle était honteuse.