—Comment va madame Noiret? demandai-je à la mère, comme si je n'eusse rien entendu de l'entretien.

—Partie pour l'autre monde! dit la mère en secouant la tête. Mon Dieu, oui, elle vient de passer; il y a juste un petit quart d'heure. C'est tout une affaire; se porter si bien et être morte tout d'un coup. Hier encore j'ai passé devant sa porte et elle m'a fait signe; je crois même que j'ai frappé à sa croisée et lui ai demandé comment elle allait. Oui, vraiment, à telle enseigne qu'elle m'a répondu; Très-bien, mère! Non, pourtant je me trompe, c'était chez Trinette. Oh, oui, je vous le dis, une personne est bientôt morte.

Nous passâmes outre. Une des vieilles habitantes de l'hospice était à la pompe, une coiffe noire sur la tête; elle nous regarda au moment où nous passions près d'elle, haussa les épaules et secoua la tête.

—Elle est morte! dit-elle; elle secoua de nouveau la tête et continua de pomper de l'eau sur ses pommes de terre.

Nous entrâmes dans la maisonnette de madame Noiret; un petit vestibule dallé de briques rouges nous conduisit dans l'unique chambre qui avait fait sa demeure et, avant elle, celle d'une longue suite de vieilles femmes. C'était une petite chambrette dont le sol était couvert d'une natte en joues et où se trouvait une cheminée où elle faisait bouillir son pot au feu et se chauffait en même temps. L'ameublement consistait en une table pliante, passablement grande pour la place, quatre chaises de jonc et une grande commode sur laquelle était rangé un service à thé à fond jaune et paysages rouges, flanqué de deux trommeltjes[2] en laque, l'un rond, l'autre carré, et placés de chaque côté. Dans un coin de la place se trouvait l'échelle par laquelle on montait au grenier où était entassée la provision de tourbe et de bois qui se donnait l'hiver aux pensionnaires de l'hospice et qui, jointe à une distribution hebdomadaire de pommes de terre et à un pot de beurre, faisait de cet hospice le plus avantageux parmi les nombreux hospices dont la ville s'enorgueillissait. A la muraille blanchie étaient suspendus deux silhouettes dont l'une ressemblait à un prédicateur et quelques ustensiles de ménage qui n'avaient pu trouver place ailleurs. Sur la table, il y avait une Bible in-quarto et un livre de chant français, dans lequel la bonne femme avait encore fait une lecture ce matin même; ses lunettes, placées entre les feuillets, marquaient l'endroit où elle en était restée. En outre, la table était encombrée en ce moment de verres, de cuillers, de tasses et d'autres objets dont, on s'était servi pendant l'heure de confusion qui avait suivi l'accident. Une forte odeur de gouttes d'Hoffman nous prit au nez. Sur la chaise où madame Noiret s'était assise en dernier lieu, son chat blanc dormait commodément, blotti en rond sur le coussin de serge verte.

Au chevet du lit, dont les rideaux étaient fermés, se trouvait Suzette, pâle comme la mort et la tête appuyée sur la main. La bonne dame de Groot se tenait devant elle avec un verre d'eau et s'efforçait de la décider à boire encore un peu.

Suzette leva tristement la tête, prit le verre et en but machinalement une petite gorgée. Alors elle nous regarda fixement et me tendit la main:

—Mon vœu est accompli, dit-elle; c'était pendant le jour!

Sara toute troublée restait timidement à distance. Elle sanglotait violemment et s'affaissa sur une chaise auprès de la table. Madame de Groot s'efforça vainement de lui faire prendre quelque chose.

Lorsqu'elle se fut enfin calmée, elle voulut voir la morte. Suzette entr'ouvrit les rideaux, et j'aperçus une belle vieille femme couchée dans un calme repos. La joyeuse lumière du soleil qui entrait parla fenêtre, jeta un rayon oblique sur le visage qui prenait de plus en plus les apparences de la mort. Les yeux étaient fermés et enfoncés; de rares cheveux blancs s'échappaient du bonne! et scintillaient au soleil comme de l'argent. Ses mains desséchées étaient pieusement jointes sur sa poitrine. Sara s'agenouilla auprès du lit; fleur de jeunesse à côté de l'image de la mort, elle posa sa charmante main sur la main de la défunte, mais la retira effrayée par le froid du trépas. Elle n'avait jamais vu de cadavre. Pourtant elle s'enhardit de nouveau et promena doucement ses doigts délicats sur le front ridé, et tout à coup elle s'abandonna à une explosion de douleur.