—Alors il faut qu'elle prenne quelque petite chose, répondit la vieille, et reprenant le plat, elle se dirigea vers le lit. Il faut prendre quelque chose, voisine; tenez, voici des poires étuvées pour vous.

Elle voulut ouvrir les rideaux.

Madame de Groot la retint par sa jupe de tiretaine.

—Non! cria-t-elle aussi fort qu'elle put, la voisine ne mangera plus. La voisine est morte!

—Ah! c'est ainsi, dit la sourde en hochant la tête comme si elle eût parfaitement compris; la voisine dort! Bien, bien! je ne le savais pas. J'ai vu entrer le docteur, continua-t-elle en s'adressant à moi, et je me suis dit qu'il y avait sûrement quelque chose. Mais enfin que manque-t-il à la voisine?

Je réussis à lui faire entrer dans l'esprit qu'il ne manquai plus rien à la voisine.

—C'est la troisième voisine que je perds, dit madame Samei (c'était le nom de la sourde), et toujours du même côté dans cette même maison-ci. La première était Angélique Bovenis; elle avait septante-trois ans et était sourde comme un pot; j'ai l'oreille un peu dure aussi, savez-vous? La seconde était madame de Ruyter, qui renversa la cafetière sur sa jambe, si bien qu'elle ne s'en est pas relevée; et celle-ci est la troisième; c'était une bonne, une excellente femme, mais elle vivait un peu seule. Seigneur Dieu! elle est morte, et moi qui me disais encore: Allons, elle aime bien les poires étuvées!

Le loquet de la porte fut soulevé de nouveau et nous vîmes entrer une femme dont le regard, la physionomie et toute l'attitude témoignaient la compassion la plus sincère et la plus cordiale; c'était mademoiselle Constance.

Il y a des créatures qui apparaissent en ce monde avec la mission de consoler les malheureux et, pour qu'on puisse les reconnaître, la nature a imprimé sur leur visage leur pouvoir consolateur en traits qu'on ne peut méconnaître. Mademoiselle Constance était un de ces êtres privilégiés.

Elle entra avec un calme qui n'avait rien de blessant, mais au contraire tout affectueux, et nous salua. Elle se débarrassa à l'instant de son chapeau et de ses fourrures, et dégagée de ces ornements, elle me sembla beaucoup plus encore en harmonie avec la triste demeure où elle entrait. Elle s'avança vers Suzette qui reposait toujours la tête avec le même accablement sur sa main droite. La noble demoiselle lui prit l'autre main.