—Mais, tu n’étais pas toujours enfermée? Ta santé voulait...

—Ha! reprit-elle, nous nous promenions, mais pendant la nuit et dans la campagne, au bord de la Seine, loin du monde.

—N’es-tu pas fière d’être aimée ainsi?

—Non, dit-elle, plus! Quoique bien remplie, cette vie cachée n’est que ténèbres en comparaison de la lumière.

—Qu’appelles-tu la lumière?

—Toi, mon bel Adolphe! toi, pour qui je donnerais ma vie. Toutes les choses de passion que l’on m’a dites et que j’inspirais, je les ressens pour toi! Pendant certains moments je ne comprenais rien à l’existence, mais maintenant je sais comment nous aimons, et jusqu’à présent j’étais aimée seulement, moi je n’aimais pas. Je quitterais tout pour toi, emmène-moi. Si tu le veux, prends-moi comme un jouet, mais laisse-moi près de toi jusqu’à ce que tu me brises.

—Tu n’auras pas de regret?

—Pas un seul! dit-elle en laissant lire dans ses yeux dont la teinte d’or resta pure et claire.

—Suis-je le préféré? se dit en lui-même Henri qui, s’il entrevoyait la vérité, se trouvait alors disposé à pardonner l’offense en faveur d’un amour si naïf.—Je verrai bien, pensa-t-il.

Si Paquita ne lui devait aucun compte du passé, le moindre souvenir devenait un crime à ses yeux. Il eut donc la triste force d’avoir une pensée à lui, de juger sa maîtresse, de l’étudier tout en s’abandonnant aux plaisirs les plus entraînants que jamais Péri descendue des cieux ait trouvés pour son bien-aimé. Paquita semblait avoir été créée pour l’amour, avec un soin spécial de la nature. D’une nuit à l’autre, son génie de femme avait fait les plus rapides progrès. Quelle que fût la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il trouva dans la Fille aux yeux d’or ce sérail que sait créer la femme aimante et à laquelle un homme ne renonce jamais. Paquita répondait à cette passion que sentent tous les hommes vraiment grands pour l’infini, passion mystérieuse si dramatiquement exprimée dans Faust, si poétiquement traduite dans Manfred, et qui poussait Don Juan à fouiller le cœur des femmes, en espérant y trouver cette pensée sans bornes à la recherche de laquelle se mettent tant de chasseurs de spectres, que les savants croient entrevoir dans la science, et que les mystiques trouvent en Dieu seul. L’espérance d’avoir enfin l’Être idéal avec lequel la lutte pouvait être constante sans fatigue, ravit de Marsay qui, pour la première fois, depuis long-temps, ouvrit son cœur. Ses nerfs se détendirent, sa froideur se fondit dans l’atmosphère de cette âme brûlante, ses doctrines tranchantes s’envolèrent, et le bonheur lui colora son existence, comme l’était ce boudoir blanc et rose. En sentant l’aiguillon d’une volupté supérieure, il fut entraîné par delà les limites dans lesquelles il avait jusqu’alors enfermé la passion. Il ne voulut pas être dépassé par cette fille qu’un amour en quelque sorte artificiel avait formée par avance aux besoins de son âme, et alors il trouva, dans cette vanité qui pousse l’homme à rester en tout vainqueur, des forces pour dompter cette fille; mais aussi, jeté par delà cette ligne où l’âme est maîtresse d’elle-même, il se perdit dans ces limbes délicieuses que le vulgaire nomme si niaisement les espaces imaginaires. Il fut tendre, bon et communicatif. Il rendit Paquita presque folle.