A tous les mérites qui placent Hrotsvitha au premier rang des femmes célèbres du moyen âge, quelques écrivains ont voulu joindre un talent d’un autre genre. On lit dans une Encyclopédie musicale, dirigée par M. le docteur Gust. Schilling[44], un article, d’ailleurs très-incomplet, où l’on range Hrotsvitha parmi les musiciens compositeurs de l’Allemagne. L’auteur de cette notice prétend que son illustre compatriote a mis en musique le Panégyrique des Othons, ainsi que plusieurs récits héroïques, et il ajoute: «On a encore d’elle le martyre d’une sainte mis en vers et en musique.» Comme il n’existe, à ma connaissance, aucune trace de notation musicale dans le manuscrit de Hrotsvitha, il est fort à craindre que cette assertion dénuée de toutes preuves, ne soit le résultat d’une méprise. Hrotsvitha emploie fréquemment, en parlant de ses poésies, les expressions modulari, componere. Il est probable que le biographe dont nous parlons aura été induit en erreur par ces mots d’une signification fort complexe, et leur aura attribué le sens précis et technique qu’ils n’ont point dans l’occasion présente. Hrotsvitha a bien assez de sa gloire réelle, sans qu’il soit besoin de lui en créer une imaginaire.
[44] Universal-Lexicon der Tunkunst, Stuttg., 1834–1839; 6 vol. in-8o.
Martin Frédéric Seidel, celui-là même qui, dans ses Icones et elogia virorum aliquot præstantium, a si malheureusement transformé le nom de Hrotsvitha en celui de Helena a Rossow, a joint à la notice de cette femme illustre un portrait dont il ne fait pas connaître l’origine. Cette image, qui se retrouve dans Leuckfeld, dans Schurzfleisch[45], dans le Diarium theologicum[46] et même dans le Mercure allemand de Wieland[47], n’en est pas pour cela plus authentique. Il nous a paru sans intérêt de la reproduire, et nous avons de beaucoup préféré emprunter la belle gravure sur bois qui se trouve à la tête de la première édition de Hrotsvitha, donnée par Conrad Celtes, et qui représente l’illustre nonne dans l’habit de son ordre, offrant à genoux ses poésies au vieil empereur Othon Ier. La ressemblance n’est probablement pas fort exacte; mais la scène a de l’intérêt et les traits du moins offrent, à un degré remarquable, le caractère ascétique et passionné, qui convient si bien au temps et à la personne[48].
[45] A la tête de son édition des œuvres de Hrotsvitha, in-4o, 1717, dont nous parlerons plus loin.
[46] Fortgesetzte sammlung von alt. und neuen theolog. Sachen, Leips., 1732, p. 678.
[47] Der neue deutsche Merkur, Weimar, april 1803, t. I, p. 258.
[48] On a attribué cette gravure et les six autres qui ornent l’édition de 1501, à Albert Durer ou à Cranach. Ces planches ne portent ni signature ni monograme, et rien n’indique leur auteur avec certitude. Nous les avons fait réduire, pour les insérer dans notre édition.
Tous les ouvrages de Hrotsvitha (je pourrais me dispenser de le dire) sont écrits en latin, seule langue usitée au Xe siècle en Occident, pour les compositions littéraires. Il existe deux éditions de ses œuvres, qui toutes deux sont incomplètes. La première a été imprimée en 1501 à Nuremberg, en un volume petit in-folio, par les soins de Conrad Celtes (Meissel), littérateur érudit[49] et poëte lauréat de l’empereur Maximilien, le même à qui l’on doit, dit-on, la découverte des fables de Phèdre et celle de la carte dite de Peutinger. La seconde édition donnée par Schurzfleisch, n’est que la réimpression de celle de Conrad Celtes, augmentée de quelques éclaircissements biographiques et philologiques. Elle parut in-quarto, à Wittenberg, en 1717, et non en 1707, comme porte le titre.
[49] Je dis Celtes, pour me conformer à l’usage; mais lui-même signait Conradus Celtis. Le mot Celtis, traduction du nom allemand Meissel, qui signifie burin, est, avec ce sens, d’une latinité très-douteuse.